dimanche 19 novembre 2017

L'AIR DE RIEN

© Dargaud 2017 - Picault
En une centaine de strips et quelques illustrations, Aude Picault malmène gentiment ses semblables. 

Parus précédemment dans le supplément week-end de Libération, les voici aujourd’hui réunis en une intégrale chez Dargaud. 

S’il faut reconnaître à la jeune auteure une jolie propension à croquer le trentenaire avec compassion, mais sans se départir d’une bonne dose d’(auto)dérision, il faut également convenir que cette succession d’histoires courtes, en rang par deux entrecoupées de dessins pleines pages, induit une relative lassitude. Aussi, pour pleinement apprécier L’air de rien , mieux vaut le délaisser momentanément afin y revenir à l’occasion, par petites touches successives ! Ainsi, de planche en planche, les plus anciens apprécieront dans ces saynètes existentielles au Rotring l’influence de Claire Bretécher, voire de Sempé, tandis que d’autres retrouveront là les prémices d’Idéal standard. 

Tendre sans oublier d’être caustique, L’air de rien décortique les travers de la génération Y avec l’intention d’en sourire plus que d’en rire.

LE ROY DES RIBAUDS

LIVRE III

© Akileos 2017-  Brugeas & Toulhoat
Les ors du royaume partagent avec les bas-fonds la même propension à l’intrigue et, de fausses alliances en vraies trahisons, chacun cherche sa part de lumière et de pouvoir. Mais pour cela, le sang devra couler à flots dans les ruelles de Paris ! 

Fin de cycle avec ce Livre III qui clôture un premier pan de la vie de Triste Sire. Découpé en neufs chapitres, ce troisième volet prend soin d’occire avec une efficacité redoutable tous ceux qui ne seraient d’aucune utilité ultérieurement et, parallèlement, de faire monter en puissance un duo à la force et au machiavélisme riches de promesses. D’une aisance graphique qui allie les décors somptueux aux angles de vue favorisant le mouvement, Ronan Toulhoat sait tout à la fois mettre l’action au cœur du récit ou s’arrêter sur les physionomies pour mieux cerner les personnalités. Sur l’autre versant de cette histoire, Vincent Brugeas maîtrise une dramaturgie qui va crescendo pour aboutir à un final aussi sanguinaire que muet. Ainsi, au fil de planches parfaitement composées et de séquences structurées à l’unisson, le duo confirme sa capacité à réaliser la synthèse de différents univers narratifs et visuels pour poser les fondements d’une série au style affirmé. 

Toutefois, il faudra attendre 2020 pour connaitre - éventuellement - la suite des turpitudes du Roy des Ribauds, puisqu’il semblerait que les deux auteurs aient trouvé chez Dargaud - ainsi qu’en Sicile - une nouvelle terre d’élection. Après les venelles sombres de Paris et le règne de Philippe Auguste, place au soleil de Méditerranée et à la lignée des Hauteville.

vendredi 17 novembre 2017

SHI

2. Le Roi démon 

© Dargaud 2017 - Zidrou & Homs
L'Angleterre a beau être gouvernée par une reine, en cet fin de siècle, il est difficile pour une femme de se choisir une vie en dehors des options offertes par le mariage ou les bordels… 

Il est des confréries criminelles comme de la noblesse que le temps auréole d’un prestige certain, et s’il est pris soin de leur adjoindre une pointe de surnaturel et quelques considérations dans l’air du temps, il y a là matière à de belles histoires. Avec SHI, Zidrou tente l’aventure du thriller fantastique et oscille entre le Londres victorien et la City d’aujourd’hui afin de trouver une explication à une vague d’attentats prenant pour cible un fabricant d’armes. Le roi démon jette définitivement Kita et Jay sur le chemin de la révolte contre l’establishment britannique. Mais en rester là serait par trop simple et des manœuvres de basse politique ou de sulfureux scandales sont autant de fils avec lesquels le scénariste belge tisse une histoire où la nature humaine n’est pas à son honneur. Ce faisant, il permet à Homs de développer un graphisme puissant et expressif qui - au travers de vignettes et de séquences à la dynamique parfaitement agencée - installe une dramaturgie où la mise en couleurs joue les rôles-titres. 

Rebouclant son épilogue avec le prologue de Au commencement était la colère, ce deuxième album clôt superbement la partie liminaire d'un cycle prévu en quatre tomes. Ainsi, après le « Pourquoi », il devrait être maintenant question du « Comment ».

LOLONOA

 
© Beaupré 2017 - Lesaint
Lolonoa ou François l’Olonnais ! Aujourd’hui, ce nom n’évoque plus rien pour personne, mais il fût un temps où les Indes occidentales tremblaient à la simple évocation de ce sombre individu qui aimait voir les têtes tomber sous le fil de son sabre, surtout si elles étaient espagnoles. 

En cette fin d’octobre 2017, les éditions de Beaupré ressuscitent le célèbre boucanier originaire des Sables-d’Olonne au travers de trois volumes. 

Les pirates enflamment toujours autant les imaginations et demeurent le symbole de liberté absolue, les chantres d’une vie libertaire sans attache et sans contrainte où l'existence n’avait de valeur que dans l’instant présent puisque le suivant était souvent celui du trépas. À la manœuvre de ce nouveau récit de haute mer, Fanny Lesaint, dont le seul fait de navigation connu à ce jour est d'avoir essayé d'adopter un skipper ! Mais avec une lettre de course signée de la main même de Mathieu Lauffray, elle semble devoir mériter son brevet de capitaine. 

Des histoires de flibuste, il en est des centaines, mais celles à même de faire rêver sont plus rares et celle-ci est l’une d’entre elles ! Curieusement, cet album se lit comme un livre. Doté d’une qualité d'écriture qui est généralement l’apanage des romans, Lolonoa s’y raconte sans fard, au travers d’un narratif d’une étrange lucidité au recul presque psychanalytique. Les textes sont si agréablement tournés, que d’aucuns viendraient à se croire devenus les confidents du diable de marin. Les dialogues - pour leur part - ramènent l’ensemble dans l’univers de la bande-dessinée où le trait - comme les encrages appuyés - de la dessinatrice savoyarde font merveille. L’histoire puissante, s’ancre dans le Grande pour entraîner le lecteur vers les rivages sauvages et sans pitié de l’île de la Tortue ou de Maracaïbo. 

S’essayant à comprendre (sans l’excuser) un homme, esclave sur le tôt et bourreau sur le tard, ce premier volet de Lolonoa est un vent frais qui gonfle les voiles d’une aventure dont il tarde de connaître la suite.

mercredi 15 novembre 2017

ANGEL WINGS

4. Paradis birds

© Paquet 2017 - Yann & Hugault
Convoyer d’île en île une actrice qui se défonce aux amphétamines et se faire descendre une fois sur deux n’est pas forcement ce pourquoi Angela s’est engagée dans l’OSS… 

Désormais, elle survole un Pacifique où la guerre cherche sa fin. La question n’est plus de savoir quand le Japon cèdera, mais après combien de centaines de milliers de morts. Pour ce faire, Yann imagine une échappatoire qui amène l’ex-WASP aux commandes de son Grumman J2F-5 loin des eaux turquoises des lagons. 

Après un prologue qui constitue à lui seul un morceau d’anthologie, le reste de l’album connait malheureusement deux ou trois trous d’air qui conduisent à se poser la question de la finalité du cycle « Pacific ». En effet, si la jeune pilote servait initialement d’alibi à Romain Hugault pour assouvir sa passion pour les pin-up et les avions de la Seconde Guerre mondiale, elle avait su prendre entre les mains expertes de Yann une autre dimension que le dessinateur du Grand duc transposait en volumes des plus plaisants. Mais sur ce Paradise birds, la belle américaine refait du nanny job, est encore cantonnée au rôle de cible récurrente pour la chasse nipponne et joue les vestales sur les lignes arrières… rien qui n’ait déjà été vu dans les tomes précédents et qui rendrait presque anecdotiques les passages - réussis - sur le programme Manhattan ou la guerre de l’ombre entre les services secrets nippons et américains. Sur une fiction historique, est-il possible d’envisager que la brunette prenne les choses en mains et verse dans la série noire plutôt que dans le catalogue de lingerie ? 

Petit virage de dégagement pour évoquer le graphisme qui - dans les dix premières planches - atteint des sommets, mais qui, curieusement, se permet quelques petits décrochages surprenants, ce qui n’ôte en rien à la qualité globale de la prestation qui demeure de haut vol. 

Angel Wings arrive à un point où il devient difficile de capitaliser uniquement sur la sensualité de son héroïne et la maestria de Romain Hugault dans l’art du dessin aérien... L’égérie des WASP mérite mieux !

JAZZ MAYNARD

6. Trois corbeaux
 
© Dargaud 2017 - Raule & Roger
Sale temps pour les enfants d'El Raval. À Reykjavik, les coups sont froids et marquent les corps qu’aucun soleil ne vient réchauffer. Il est grand temps de songer à rentrer, mais avant, il est un contrat à honorer, un ami à sauver et un passé à solder.

Trompettiste des plus doués et cambrioleur de génie, Jazz promène sa désinvolture et une éthique basée sur l’amitié virile, l’amour des jolies femmes et le plaisir du beau geste… le tout enrobé d’une pointe d’anticonformisme pour les systèmes en place. Sur Les Trois corbeaux, Raule n’épargne rien à Jazz et Teo, les met physiquement dans le rouge et les plonge dans des situations à la limite du crédible. Ainsi, subtilement, l'enfance new-yorkaise de Jazz se dévoile à la simple évocation de son nom au cours d’un passage à tabac musclé et donne à comprendre le pourquoi de certaines inimitiés familiales. De révélations en explications, le fil de l’histoire apparaît progressivement au sein d’une débauche d’adrénaline pour s’acheminer vers un final apaisé. Toutefois, ne s’en tenir qu’au scénario serait injuste pour le travail de Roger. Maîtriser parfaitement l’enchainement des séquences, privilégier l’angle juste ou savoir donner la vitesse adéquate à un mouvement apparaissent ici comme une évidence, mais trahissent un talent graphique peu commun. À cela s’ajoutent un toucher dans l’encrage, une intensité dans les noirs, qui rendent chaque planche reconnaissable entre mille et… la couleur nullement indispensable. 

Fin de la parenthèse islandaise pour deux héros qui n’aspirent désormais plus qu’à revoir Barcelone, mais cela, c’est une autre histoire !

mardi 7 novembre 2017

BATMAN

The Dark Prince Charming

- It’s a comic ? 
- C’est un album de BD franco-belge ? 
- C’est les deux à la fois ! It’s the Marini’s Batman ! 

© Dargaud 2017-  Marini
Hybride à plus d’un titre, la dernière parution du dessinateur transalpin bénéficie d’un traitement rare puisque son lancement se fait concomitamment des deux côtés de l’Atlantique, chez Dargaud comme chez DC Entertainment, preuve en est un dossier de presse conjoint en français et en anglais et une promo avec Jim Lee en personne ! 

Il est des propositions qui ne se refusent pas, mais prendre seul la suite de duos tels ceux constitués par Jeph Loeb et Tim Sale sur Halloween, Frank Miller et David Mazzucchelli sur Année un ou bien Grant Morrison et Dave McKean sur L'Asile d'Arkham, pour ne citer qu’eux, témoigne d’une bonne dose de confiance en soi… à moins d’éviter - autant que faire se peut - la comparaison et d’assumer ses différences. C’est à l’évidence le parti pris de DC qui désire cibler un nouveau lectorat : celui des amateurs(trices) européen(ne)s de BD quelque peu réfractaires aux attraits des fascicules made in US. 

Bien que bénéficiant d’une carte blanche de la part de l’éditeur américain, il convient de préciser que si Enrico Marini n’a pas souhaité révolutionner la licence, il apporte cependant sa propre sensibilité au travers de quelques arbitrages judicieux et c’est ce que semble rechercher Jim Lee. En premier lieu, le choix est fait de travailler sur un casting limité de personnages, mais pas des moindres puisqu’il s’agit du Joker, d’Harley Quinn et de Catwoman. Ensuite, il y a le souci de créer une codification graphique qui s’inscrit dans un cahier des charges strict tout en lui apportant diverses adaptations à la marge (les costumes, la batmobile…) ; et surtout, il y a cette atmosphère particulière qui plane sur Gotham grâce à une mise en couleurs directes qui privilégie les tonalités chaudes. Sur la partie scénario les choses restent très classiques même si la dualité/complémentarité du duo Batman/Joker place leurs relations sur un plan personnel voire intime et permet de développer certaines facettes qui pourraient apparaître à contre-emploi comme la culpabilité éprouvée par le Chevalier noire ou un Joker aux allures de dandy beau-gosse. Alors même si le digne héritier de la lignée Wayne ressemble furieusement à Marcus Valerius Falco et s’il manque encore un peu de profondeur à cette dramaturgie urbaine, il faut souligner cette tentative d’aller au-delà du manichéisme inhérent à quantité de productions du genre, même s’il y avait matière à pousser l’exercice un peu plus loin. 

Variation européenne sur l’un des héros emblématiques de la franchise DC, The Dark Prince Charming vaut - pour l’instant - plus par son graphisme que son récit, mais il faudra objectivement attendre le second volume prévu au printemps 2018 pour juger définitivement de l’ensemble. En tout cas DC veut y croire car à l’instar de Shiori Teshirogi avec Batman & the Justice League d’autres dessinateurs - sur divers continents – seraient contactés pour décliner localement l’une des icônes de l’hégémonie américaine sur le monde… des Comics.

mardi 31 octobre 2017

GIACOMO C.


© Glénat 2017 - Dufaux & Griffo
Comme tant d’autres, j’ai perdu de vue Monsieur de C. après qu’il eut réglé - de manière honorable quoique définitive - son différend avec feu le Marquis de San Vere. Depuis cinq longues années, la rumeur voulait qu’il erre en Orient… pour le plus grand désarroi des pensionnaires de Mme Aquali fille. Mais depuis plusieurs jours, la nouvelle se répand sur la lagune aussi vite que l'eau un jour d’aqua alta, notre homme serait prochainement de retour de Corfou et MM. Dufaux et Griffo auraient la primeur de son récit qu’ils monnayeraient toutefois fort chichement. Bien que jaloux de son crédit auprès d’amies communes et de ses accointances passées, tant avec ceux qui nous gouvernent que ceux qui nous dépouillent (quoique les uns se confondent parfois avec les autres), je ne peux que me réjouir du retour de cette âme libertaire et libre qui privilégiait l’amitié aux Plombs et les largesses des jolies femmes aux ors du pouvoir. 

J’ai donc revu dernièrement Giacomo de C. ; en galante compagnie, il va de soi ! Après avoir échangé quelques banalités sur le triste sort du Signor Guirlando, nous en sommes venus à deviser sur le fond de l’affaire. Nous pûmes donc échanger sur le sujet tout le reste de la soirée en profitant de la générosité de notre hôte. Cette agréable discussion fut pour moi l’occasion de lui signifier mon plaisir à prendre de ses nouvelles et à lui dire que je reconnaissais dans ce "Retour à Venise" tout ce qui faisait le sel de ses exploits passés. Trop diront d’aucuns ! Mais il est toujours plaisant de boire d'un même vin tant qu’il est bon et ce crû, pour ce qui est du scénario, n’est pas des moindres. Si ce récit recèle bien quelques langueurs, il ne révèle aucune longueur - exception faite de la façon dont la Signora d’Albrante éveille les sens de sa fille - et propose même un dénouement qui me laisse à penser que l’exil a changé durablement notre homme. L’heure avançant, je ne puis lui cacher cependant mon désappointement devant le relâchement – voire les imprécisions - dans le traitement graphique de certaines planches ou cases … gâchant un tant soit peu mon plaisir. Mais en souvenir des lectures d’hier, je n’en tiendrais grief à quiconque sauf à ce que cela se reproduise ! 

J’essayais sur le tard d’en connaître un peu plus sur la suite qu’il entendait donner à tout cela, mais notre ami, a contrario des courtisanes vénitiennes, n’aime pas à être bousculé. Nous décidâmes donc d’en rester là et d’aller goûter aux délices de quelques dames à peine masquées.
  
Silvestro de S.

samedi 21 octobre 2017

MARSHAL BASS

2. Meurtres en famille

© Delcourt 2017 - Macan & Kordey
Un tueur en série victime d’une famille de meurtriers. Les vastes espaces de l’Ouest ne sont pas forcément le paradis tant espéré... 

Darko Macan n’est pas du genre à enjoliver la réalité. Loin du mythe d’une Amérique bienpensante et conquérante, le scénariste croate dresse un portrait du Far-West exempt de fioritures, mais indéniablement plus réaliste que la majeure partie des productions hollywoodiennes. Son scénario sent la sueur, exhale la vilenie, transpire la bêtise et personne ne peut prétendre à une once de virginité. L’alcool, le soleil, l’or tournent les têtes et poussent aux pires extrémités de pauvres hères qui tueraient père et mère pour un dollar de plus. La marque de Darco Macan est de faire en sorte que tout ceci s’inscrive "naturellement" dans le cours d'un récit où le sordide est de mise, la lâcheté un art et la violence un moyen de survivre. 

Sur cette trame sans concession, Igor Kordey délaisse cette fois les grands paysages - à l’exception notable d’une superbe double page qui pourrait devenir récurrente au fil des albums - pour se concentrer sur ceux qui les hantent. Sous son trait, ces nouveaux barbares donnent toute sa dimension à la dramaturgie de Meurtres en famille, et ce n’est pas la couleur de Desko qui viendra en atténuer la dureté. 

Loin des stéréotypes, Marshall Bass apporte une dimension humaine au genre. Un western psychologique en somme…

jeudi 19 octobre 2017

THE DEAD HAND


© Glénat 2017 - Higgins &Mooney
Dans un coin paumé au milieu de nulle part, des anciennes gloires de la Guerre froide vivent en huis clos et protègent un secret jusqu’ici bien gardé… 

Premier essai sur un format franco-belge pour Kyle Higgins et Stephen Mooney. 

À la croisée de deux mondes, The dead hand hésite à choisir véritablement son camp et manque trop souvent de précision dans l’encrage des physionomies et la dynamique des personnages : ce qui passe inaperçu en 18 x 28 ne l’est plus forcément sur une pagination 24 x 32 ! 

Pour ce qui est du fond du récit, ce mélange de thriller et de science-fiction se met doucement en place et laisse présager quelques surprises à venir. Toutefois, ce premier tome se contente de passer en revue - au travers de quelques flashbacks et une voix off en narration - les principaux acteurs et d’installer une atmosphère pesante de faux-semblant. 

Les reliques de la guerre froide se révèle être un volet introductif efficace, mais qui tarde quelque peu à vraiment monter en puissance. En espérant que le second saura remédier à cette situation.

HARMONY


© Dupuis 2017-  Reynès
Memento, Indigo, Ago : le premier cycle d’Harmony est désormais complet. Bref retour sur une série qui a su - en moins de deux ans - trouver sa place dans le petit monde du fantastique hexagonal. 

Après un premier opus en quasi huis clos centré sur une mystérieuse adolescente amnésique et dotée d’un étrange pouvoir, Mathieu Reynes s’est mis à jouer avec les temporalités semant quelque peu le trouble. Dans ce dernier volet, il prend soin de replacer chaque chose dans la chronologie des évènements. Toutefois, il sait garder nombre de portes encore closes tout en introduisant de nouveaux personnages afin d’explorer de nouvelles voies dans les opus à venir. 

Un scénario qui évite la simplicité de la linéarité et s’avère suffisamment complexe pour maintenir le lecteur entre deux eaux et un dessin qui assume sa parenté avec les comics sans renier sa filiation au franco-belge sont désormais les marques de fabrique de cette série. Cependant, s’il est une chose qu’il faut retenir d'Ago, elle est à rechercher dans la progression du trait du créateur d’Harmony. Au fil des planches, son graphisme qui recherche toujours les effets visuels dans la cinématique des protagonistes et les prouesses télékinésiques de son héroïne, glisse vers davantage de réalisme et s’attache de plus en plus à l’expressivité des personnalités. 

Avec un scénario qui se découvre au fil des albums autant qu’il s’imagine, Harmony a encore de belles années devant elle…

mardi 17 octobre 2017

LE PETIT VAGABOND

© Paquet 2017 -  Kung
Du Tibet à Tapei en passant par New-York, le petit vagabond est là pour guider le voyageur égaré, pour aider celui qui se cherche…

Crystal Kung est une dessinatrice en devenir. « Mes dessins sont le miroir de ma vie » dit-elle. Aussi, au gré du vent, des étoiles ou de ses voyages, elle délivre ici sept fables poétiques et graphiques ; sept saynètes muettes, ponctuées simplement d’interrogations et de suspensions ; sept rencontres faites de par le monde. 

Si les dialogues sont minimalistes (mais se suffisent à eux-mêmes), la composition est parfaitement pensée. Au fil des planches, la jeune taïwanaise démontre une maturité et une évidence dans le trait qui sont les signes prometteurs d’une future grande. 

Album à l’émotion discrète et aux couleur lumineuses, Le Petit Vagabond prête à rêver autant qu’à voyager et constitue l’une des heureuses surprises de cette fin d’année.

vendredi 13 octobre 2017

PETITE MAMAN

© Dargaud 2017 - Mahmoudi
L’enfance de Brenda n’est pas celle à laquelle tout enfant devrait avoir droit. Humiliée et violentée par son beau-père, délaissée par sa trop jeune mère, elle se construit, seule, dans la souffrance et la culpabilité…

Véritable documentaire qui prend le crayon là où d’autres utilisent un micro et/ou une caméra Petite maman fait œuvre de tact pour aborder un sujet aussi douloureux que délicat. S’il est difficile de filmer ce que l’on subodore, il est plus facile de le dessiner avec toute l’intégrité morale que cela implique, et en cela cet album est un petit bijou d’équilibre et de psychologie. Ceux qui rechercheraient un plaidoyer larmoyant ou racoleur sur des drames qui se jouent à huis clos à un bloc, une rue ou même une porte, en seront pour leur frais. Halim Mahmoudi - en observateur discret - s’abstient de tout jugement à l’emporte-pièce et reconstitue avec compassion et douceur, mais sans occulter la douleur des coups et la violence des mots, la complexe résilience d’une enfant devenue la souffre-douleur expiatoire d’exactions banalisées par le quotidien.

Pleine d’espoir, cette chronique sociale que l’on souhaiterait n’être que de pure fiction interroge surtout sur notre capacité collective à ne pas vouloir voir, à ne pas savoir oser ou à refuser de s’imaginer un inimaginable qui chaque année fait plus de 98.000 jeunes victimes.

dimanche 1 octobre 2017

GUNBLAST GIRLS

1. Dans ta face minable !

Recette du Gunblast Girls cake. 

© Le Lombard 2017-  Crisse
Tout d’abord, choisissez un team de filles un peu badass sur les bords (il faut que la gent masculine s’y retrouve a minima) et un brin stéréotypées. Montez l’ensemble au batteur (à grande vitesse) avec un doigt de "dernière mission comme au bon vieux temps avec un max de pognon à la clef " et réservez au frais. 

Dans un plat réchauffé, mettez une galerie de branquignoles de première avec le QI d’un poulpe et la force de frappe d’un porte-avion, puis ajoutez un vrai méchant bien mafieux affublé de deux belles garces : l’une rousse incendiaire (toujours !) et l’autre qui se prend pour la belle-mère de Blanche-Neige. Nappez l’ensemble de vide sidéral additionné de paranormal et d’un brin d’humour dans les dialogues ainsi que de quelques références graphiques assumées pour l’onctuosité. Pour le croquant disposez, selon votre envie, de jolis vaisseaux spatiaux et une poignée d’extra-terrestres. 

Servez le tout à des adolescent(e)s affamé(e)s, vous ferez certainement des heureux(-euses) à défaut de décrocher vos trois étoiles…

À COUCHER DEHORS


© Bamboo Édition 2017 - Ducoudray & Anlor
Nicolas reste introuvable et avec lui s’évanouissent les derniers espoirs pour Amédée d’avoir un toit à soi… 

Avec À coucher dehors Aurélien Ducoudray s’en donne à cœur joie dans le bon mot. Sur un récit cacophonique dont la succession des rebondissements devient statistiquement problématique, l’auteur de Mort aux vaches ! peine à convaincre. L’histoire est jolie, mais sauf à rester dans le registre de la comédie, quelque peu forcée, la galerie de portraits comme les situations deviennent par trop caricaturales pour être crédibles. Graphiquement, Anlor emprunte la même voie et fait surjouer ses différents personnages. Toutefois, la composition classique de ses planches comme de ses décors évite à l’ensemble de glisser vers l’excessif. 

Quoiqu’il en soit À coucher dehors possède le mérite de vouloir traiter de la connerie en générale et de la différence en particulier, ce qui - au demeurant - reste une louable et vaste entreprise.

Ut #3


© Mosquito 2017 - Barbato & Roi
Énigmatique, Ut s’inscrit dans la lignée de ces séries qui ne laissent pas indifférent et pourrait - pour peu que le hasard y pourvoie - devenir culte pour d’aucuns. 

Cela a déjà été dit, mais Histéria entérine définitivement le fait, Corrado Roi fait preuve d’une maîtrise du noir et blanc qui frôle la perfection. La technicité chirurgicale de son trait et la charge émotionnelle qui s'en dégage, entraînent de concert le lecteur vers des horizons aussi déconcertants qu’inusités. Il serait prétentieux de parler d’Art mais, par certains aspects, nombre de planches tutoient le concept. 

Cependant, comment ne pas être réducteur ou caricatural avec ce pavé de plus de six cents pages. Plus que des mots, ce sont des impressions confuses qui subsistent, ainsi que le vague sentiment d’avoir fortuitement compris l’essentiel. Ut est un cauchemar où le primal l’emporte sur la raison. Là réside peut-être sa magie, car si le fil rouge demeure mystérieux, il faut reconnaître cependant qu’un semblant de récit prend corps dans les ruelles d’une ville fantomatique ou à l’intérieur d’une maison utérine. Toutefois, savoir où Paola Barbato souhaite nous conduire relève de la pure spéculation. Manifestement, Corrado Roi y a mis du sien, mais il est évident aussi, connaissant l’importance que la scénariste italienne accorde à la psychologie chaotique de ses personnages dans ses romans, qu’il faille essayer de rechercher - dans cet univers "lovecraftien" - quelles allégories.

Triptyque à l’esthétique troublante et à l’ambiguïté singulière, Ut est indéniablement l'une des révélations de l'année.

VALERIAN VU PAR ...


© Dargaud 2017 - Lupano & Lauffray
Monsieur Albert a décidé de se faire du Shingouz, juste histoire de passer ses nerfs pendant que Valérian se frotte aux joies du trading quantique et que Laureline voit vendre ses charmes bien malgré elle ! 

Après Manu Larcenet, voici que le duo Lupano & Lauffray s’offre une variation sur un thème cher à Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Mais après un été saturé par Besson et sa Cité des mille planètes, n’est-ce pas trop ? 

En propos liminaire, il convient de préciser que ce Shingouzlooz Inc. doit être lu avec curiosité et non pas avec nostalgie. Cette précaution prise, rien ne s’oppose à apprécier la façon dont Wilfrid Lupano s’empare de l’univers développé par son aîné. Dès lors, deux manières d’appréhender la prestation s'offrent au lecteur : l’une, critique, considère que l’exercice vire aux figures imposées et au plagiat sans réelle saveur ; l’autre se délecte de l’irrévérencieuse densité du récit proposé. Cocktail de références cuisinées aux goûts du jour par un scénariste qui connait assez ses classiques pour surfer sur les polémiques du temps et se permettre de nombreux clins d’œil, souvent humoristiques. De même, avec un trait semi-réaliste qui s’adonne occasionnellement au comique sans surjouer et qui sait parfaitement remplir les grands vides intergalactiques de créatures gigantesques, Matthieu Lauffray rend une copie plus que probante, surtout lorsqu’il s’attaque à la plastique de Laureline. Alors, effectivement, la partition graphique est différente de celle de Jean-Claude Mézières, mais encore heureux puisque la finalité de la chose est de digresser librement et non pas de plagier... 

Fidèle dans l’esprit, mais différent dans la lettre, ce nouvel opus de Valérian par… démontre qu’avec du vieux, il est toujours possible de faire du neuf… à condition de le réaliser, comme ici, avec talent.

samedi 2 septembre 2017

SAGA VALTA


© Le Lombard 2017 -  Dufaux & Aouamri
Il est maintenant temps pour Valgar de faire valoir ses droits sur celle qu’il aime et sur son fils. Mais Thorgerr ne voit pas les choses ainsi, bien décidé à réduire au silence celui qui a déshonoré son lignage… 

Fin du triptyque de Jean Dufaux et Mohamed Aouamri dans une frénésie en rouge et noir. Rouge comme le sang qui coule à flots, noire telle la magie qui obscurcit les esprits. 

Fidèle à l’esprit des sagas nordiques, le scénariste belge ne cherche pas foncièrement à innover et campe dans sa zone de confort en restant dans un registre classique, mais qui fonctionne parfaitement. En auteur avisé, il sait même - sur cet album de conclusion - refermer toutes les portes en se préservant une issue de secours… dès fois que l’envie lui prendrait de revenir un jour ! 

Pour trouver une dimension véritablement épique à cette histoire, il faut se pencher sur les compositions de Mohamed Aouamri et naviguer au gré d’un dessin réaliste et appuyé, foisonnant de détails, de muscles saillants et de poitrines voluptueusement galbées. Sensualité, passion et violence transpirent dans chaque planche dont le découpage judicieusement dosé entre verticalité et horizontalité, sait donner rythme et intensité au fil des évènements. 

Ainsi ce clôture ce qui apparaît désormais comme le premier volet d’une nouvelle saga dont la suite demeure encore en devenir.

CHEVALIER BRAYARD

© Dargaud 2017 - Zidrou & Porcel
Revenant chantant d’Jérusalem ! Lem ! Lem !
En son fief de Porcelle ! Celle ! Celle !
C’est en voyant femme et enfants ! Ents ! Ents !
Que Brayard compris fort tardiv’ment ! Ment ! Ment !
Que la route est sa maison ! Zon ! Zon !
Plus que de raison ! Zon ! Zon !

Après le superbe Les Folies Bergère et l’intéressant Bouffon, voici que le duo Zidrou / Porcel récidive avec Chevalier Brayard.
Cette fois encore, il est question de Moyen-Âge, de Croisades plus particulièrement et, à son habitude, Zidrou en profite pour délivrer une petite leçon de vie. Toutefois, il manque quelque chose d’essentiel à cet album… une âme. Le choix d’un trio iconoclaste autant qu’improbable, de nombreuses allusions relevant de la private joke, quelques échanges aussi tranchants que savoureux (voire anachroniques) ne suffisent cependant pas à faire de cette petite histoire… une belle histoire. Certes, le scénariste belge concocte un récit à sa manière et un dénouement à l’avenant, mais il ne peut être question ici de Monty Python comme annoncé. Accumulant les figures de style à la recherche d’effets tragico-comiques, cette troisième collaboration belgo-ibérique marque le pas sur les précédentes, mais reste toutefois de bonne facture avec un Francis Porcel qui se fend d’une belle brochette de protagonistes aux faciès empreints d’un crétinisme plus vrai que nature.

lundi 24 juillet 2017

BIANCA (red 2017)

© Delcourt 2016 - Crepax
Après Anita en juin 2016, les éditions Delcourt enrichissent leur collection Erotix de la réédition (partielle) de Bianca

Bianca est une jeune femme qui laisse libre cours à son imagination et cède – inconsciemment ou non - aux fantasmes de son créateur. Parues à l’aube des années 70 et largement influencées par le vent printanier de liberté qui souffla à pareille époque, les aventures de cette égérie aux courbes altières pourraient aujourd’hui susciter interrogations, voire incompréhension. En effet, que reste-t-il de ces noirs et blancs aux relents de soufre, de ces dessins finement ciselés où plaisir et souffrance s’entrelacent dans une libidinale complexité ? La pudibonderie ambiante pourrait-elle avoir raison d’œuvres qui exaltent les vertus de la perversion. Car sachons-le, Guido Crepax ne cache rien, mais – heureusement - ne montre pas tout. Ses planches chargées d’une overdose de sexualité sadomasochiste gardent toujours leur part de mystère. Qui mène la danse ? Les dominants ou la dominée ? L’esclave de ses névroses n’est-elle pas, en fait, la maîtresse d’un bal des sens ou chaque page la transporte de désirs en plaisirs ? Sophistiqué jusque dans ses références littéraires, Bianca fait preuve d’un graphisme d’une rare élégance lorsqu’il est question de formes callipyges, mais sait aussi faire ressortir la psychologie des faire-valoir qui l’accompagnent. Riche à la limite de la profusion tout en restant dans l’épure, le trait de l’auteur milanais demeure une référence qui transcende les genres, les styles et qui sait les époques. 

Que ce soit au travers des rêveries érotiques de ses propres héroïnes ou de celles des autres, Guido Crepax nous a transmis une certaine vision de l’esthétique féminine et des délices de la transgression… À chacun d’apprécier l’apparente anarchie de cette intégrale et de savoir bien différencier le rêve de la réalité.

LES SOEURS FOX

1 : Esprits, êtes-vous là ?
 
© Bamboo Édition 2017 - Charlot & Charlet
Des craquements dans une vieille maison en bois quoi de plus banal ? Mais lorsque ces derniers prennent des allures de conversation, les choses apparaissent sous un jour nouveau...
 
En ce soir de mars 1848 dans les environs de New York, Maggie et Kate Fox en s’adressant à Monsieur « pieds fourchus » ne savent pas encore qu’elles viennent de donner naissance au spiritisme. Celui-ci deviendra rapidement un véritable phénomène de société ; à tel point que Victor Hugo s’adonnait, dit-on, à cet exercice avec un au-delà qui s’exprimait à lui en vers.
 
Reprenant la genèse des manifestations spirites, Philippe Charlot reste historiquement fidèle au déroulement des événements, sans véritablement explorer la psyché des divers protagonistes et quand il le fait, ce n’est qu’au travers d’un sentiment de culpabilité infantile qui demeure dans le registre de l’affabilité convenue et ne développe nullement le jeu de perversités et de vanités plus adultes. 
 
Graphiquement, Grégory Charlet donne à cet album une candeur à l’unisson du propos de son scénariste. Ses encrages, la délicieuse expressivité et le teint de porcelaine de ses personnages féminins, détonnent avec un récit qui fait pourtant resurgir les morts au milieu des vivants. Parallèlement, les plus observateurs regretteront certainement l’absence de décors de nombreuses cases en demi-plan alors que d’autres font l’objet d’un travail soigné. 
 
Esprits, êtes-vous là ? pourrait susciter plus d’intérêt une fois refermé. Pour l’instant, nul ne sait vraiment le parti pris, sauf s’il est fait exception de quelques éléments disséminés déci-delà au fil des planches et qui devraient - espérons-le - prendre sens dans le second volet du diptyque.

LA TRISTESSE DE L'ELEPHANT

© Les Enfants Rouges 2016 - Antona & Jacqmin
Elle est douce, rieuse et gracile et sa famille est celle du cirque. Il est lourd, emprunté et orphelin. Toutefois, les hasards de la vie les uniront … mais durant un temps seulement.

Clara et Louis sont différents, mais ils s’aiment tout simplement. Simplicité ! S’il fallait résumer en un mot cette histoire, c’est celui-ci qu’il conviendrait de retenir. En soixante-douze planches Nicolas Antonin retrace la vie de ses deux héros, de leur première rencontre à leur retrouvaille finale. Judicieusement équilibrés dans leurs ellipses, d’une naïveté touchante même dans leurs instants les plus dramatiques, les destins entremêlés de Clara et Louis permettent à Nina Jacqmin de livrer une partition tout au crayon nimbée d’une belle mélancolie. Si les rires de Clara éclairent les premières pages, il n’en sera pas de même par la suite. Mais là où certains seraient tombés dans le dramatique larmoyant, Nicolas Antona opte pour un registre plus intime et personnel à l’image de Louis qui pense que le bonheur qu’il a eu était déjà de trop !

Maintes fois récompensé, La tristesse de l’éléphant est un album attentionné qui sait prendre soin de ses personnages et offrir à ses lecteurs un scénario et un dessin tout en retenue et en délicatesse.

LE RAPPORT DE BRODECK

1/2 : L'autre


© Dargaud 2015 -  Larcenet
Au retour des camps, Brodeck pensait pouvoir oublier l’incurie de la guerre. Mais la nature de l’Homme est telle que, même dans ce coin perdu au milieu de nul part, l’obscurantisme, la suspicion et la bêtise font leur œuvre.

Ayant une vision plutôt récréative de la bande dessinée, Manuel Larcenet est de ces (rares) auteurs que j’avais jusqu’à présent évité. Mais les années comme les lectures aidant, il était temps de s’attaquer à l’un des « poids-lourds » du 9e art hexagonal.

Graphiquement, ce diptyque est une claque. Passant - sans transition - d’un naturalisme ultraréaliste à un surréalisme métaphorique, l’auteur de Blast gère son noir et blanc avec une évidence déconcertante. Maître dans la transcription des états d’âmes, surtout les plus noires, certains passages sont de véritables démonstrations à l’image de ce huis-clos avec le curé du village dont la pertinence graphique et la justesse psychologique laissent pantois. Manuel Larcenet possède (du moins sur ce récit) un indéniable don pour faire ressortir la vilenie de ses personnages… Oppressant et poignant par la densité de son dessin et la précision d’un trait sans concession, « Le rapport de Brodeck » s’avère être bien plus qu’un simple album de bande-dessinée.

Dans ce pays de neige où le noir donne son relief aux objets et sa matérialité à la nature humaine, les innocents font de parfaits coupables.

samedi 22 juillet 2017

LES OMBRES DE LA SIERRA MADRE

1. La Niña Bronca

© Sandawe 2017 - Nihoul & Brecht
Si Moroni Fenn est revenu du front, l’enfer de la forêt d’Argonnes a fait de lui une épave qui noie ses cauchemars dans l’alcool. En guise de rédemption, le grand conseil des sages de l’église des Saints des derniers jours l’envoie au Mexique pour protéger les colonies Mormons qui s’y sont implantées. Mais voilà, la Sierra Madre n’a rien d’un camp de vacances et la rumeur voudrait même que des Apaches y vivent encore !

Western atypique, Les ombres de la Sierra Madre plante son décor au Sud du Rio Grande en 1920 à une époque où le colt 45 semi-automatique a supplanté depuis longtemps son vénérable ancêtre de 1873. Cependant, tous les ingrédients sont là : il y a de la poussière, des chevaux, quelques salauds, un héros avec ses démons, une héroïne belle et fière, un vieux fou que personne n’écoute et une petite indienne abandonnée. À propos d’Indiens, il y en a bien, et il ne s’agit pas du dernier des Mohicans cher à Daniel Day-Lewis, mais de la fine fleur des Chiricahuas. Au fil des pages, La Nina Bronca remonte en quelque sorte le temps en passant de la boue des tranchées de 14-18 aux paysages arides du Chihuahua dignes de la ruée vers l'Ouest ! 

Ce premier volet est l’occasion pour Philippe Nihoul de partager sa passion pour les Broncos. À cet effet, l’abondant cahier spécial permet d’appréhender le contexte historique dont s’inspire ce récit et de mieux connaître le crépuscule de ces guerriers impitoyables qui résistèrent tant et bien avant de céder. Aux pinceaux, Daniel Brecht décline une partition graphique semi-réaliste qui toutefois manque encore un peu de souplesse et de fluidité dans ses encrages pour mettre pleinement en valeur les personnages comme les lieux. 

S’il reste classique dans son déroulement Les ombres de la Sierra Madre est une autre manière d’aborder les grands espaces désertiques hantés par les derniers compagnons de Geronimo.

LES AILES DU SINGES


© Paquet 2017 - Willem
Mourir sous les feux des sunlights, quelle belle fin pour une starlette ? Quoi que Clara Palmer aurait certainement préféré poursuivre sa jeune carrière. Mais au fait, accident ou meurtre ? Et si meurtre il y a, quel en est le mobile ? C’est la question qu’Harry, flanqué de Betty (à moins que ce ne soit l’inverse !) vont tenter d’élucider dans une Amérique qui doute et un tout-Hollywood qui fait son cinéma.

Suite des aventures de Harry Faulkner, ancien de l’escadrille Lafayette qui tente tant bien que mal de s’envoyer en l’air malgré la paranoïa d’un milliardaire décidé à ruiner sa vie et d’une petite amie très… terre-à-terre. Exit donc la côte Est et bienvenue en Californie, nouvel Eldorado pour tous ceux qui se rêvent en technicolor.

Avec Hollywoodland, Étienne Willem joue à nouveau les auteurs complets avec une réussite certaine qui ne semble rien devoir au hasard ou alors de manière totalement fortuite !Côté script, il faut retenir que cette fiction zoomorphe puise dans l’actualité de l’époque pour établir sa trame de fond. La crise de 29 n’en finit de faire de nouvelles victimes, un vent de fronde souffle sur un Sud en mal de revanche et Roosevelt n’a pas encore lancé son New Deal… De là à imaginer un complot d’Etat, il n’y a qu’un pas qu’un scénariste se doit de franchir. La chose étant faite, il faut lui donner de la consistance et quoi de plus facile que de prendre le terrain de jeu de Cecil B. DeMille comme décor ? Graphiquement, le résultat est d’une belle densité. Utilisant toute la palette de l’anthropomorphisme pour traduire les travers d’une humanité qui n'arrive pas à se départir de sa part d’animalité, Étienne Willem s’en donne à cœur joie et manie tous les codes graphiques à sa disposition avec une facilité et une aisance déconcertantes. Tout à son aise dans les scènes d’actions, maniant l’ironie, l’humour et le comique de situation aussi bien que la perspective ou le découpage, le dessinateur belge livre un album qui – dans son registre – est un petit bijou. Seul bémol, une police parfois envahissante qui rend parfois les planches verbeuses, mais c’est juste pour trouver quelque chose à redire !

Reste à souhaiter que - tout en se renouvelant – Les ailes du Singe poursuive son envol et puisse réaliser encore quelques beaux loopings dans les cieux du 9ème art.

LA MALEDICTION DE GUSTAVE BABEL

© Delcourt 2017 - Gess
Longtemps il a ignoré qui il était vraiment. Tueur patenté de la Pieuvre qui profite de sa maitrise universelle des langues pour l’envoyer aux quatre coins du Monde, Gustave Babel n’a de liens avec son passé qu’au travers des cauchemars qui le hantent, de sa passion pour Baudelaire et l’affection qu’il porte à Filoche. 

Sur un script, a priori des plus classiques, Gess a su construire une histoire atypique où les turpides des faubourgs s’oublient dans les vapeurs d’absinthe et les vers. Il est ici question d’un homme qui - avant de passer de vie à trépas - se remémore sa vie d’exécuteur des basses œuvres et sa quête contre l’amnésie qui, longtemps, a jeté un voile opaque sur ses années de jeunesse. Jusque là rien de terriblement transcendant penserez-vous, mais transposer dans un Paris qui passe d’un siècle à l’autre et, en rôle-titre, un personnage en osmose avec Les fleurs du Mal, l’ensemble prend une dimension tout autre. Ajoutez à cela un graphisme qui se mérite, mais qui finalement apparait d’une fluidité et d’une profondeur rares et vous avez entre les mains un « indispensable » pour lesquels Delcourt a réalisé une édition de très belle qualité. 

Œuvre singulière autant qu’attachante mélangeant réalisme et surréalisme avec à propos, La malédiction de Gustave Babel est de ces albums qu’il faut avoir dans sa bibliothèque… après l’avoir lu, comme de bien entendu !

MARSHAL BASS

Black & white
 
© Delcourt 2017 - Macan & Kordey
Que le Colonel Terrence B. Helena vérifie mon identité passe encore, on n’est jamais trop prudent. Mais que pendant ce temps-là, j’attende son retour sous un soleil de plomb, ligoté sur un cheval qui se dérobe sous moi avec une corde au cou qui se fait insistante, il y a de meilleures manières d’apprécier un coucher de soleil…

Poisseux, sale, immoral et cynique "Black & white" raconte mon histoire grâce au duo qui présidait déjà à la destinée de "Nous les morts" et qui revient ici avec un western loin des clichés hollywoodiens. L’homme est un coyote pour l’homme dans les plaines d'Arizona et la loi du plus fort est toujours la meilleure, croyez-moi sur parole. Bienvenue à vous dans ces contrées où tous mes rêves me sont permis du moment que je suis du bon côté du colt !

Assumant ses références tout en sachant s’en démarquer, cet album ne fait pas dans la dentelle ni dans le cérébral, même si la psychologie des divers protagonistes est parfaitement ciselée, à commencer par la mienne. Un découpage au cordeau, des plans millimétrés, des ellipses parfaitement maîtrisées, une dynamique dans la narration qui ne laisse aucun instant de répit : tout est mis en œuvre afin de propulser le lecteur dans cette poursuite où la sueur et la boue sont mon lot quotidien. Pour rendre compte des personnalités rencontrées sous mon étoile de Marshal adjoint, le dessin d’Igor Kordey fait merveille. Pesant telle la chaleur qui me fait préférer un peu d’eau à du whisky, épais à l’image de la peur qui m'assaille, puissant comme la violence qui s'abat sur Dardanelle, le trait du dessinateur de "L’histoire secrète" se fond littéralement dans le récit de Darko Macan.

Mon nom est Bass, River Bass et je suis plutôt du genre taciturne et d’indéfinissable, plus vraiment « black » et certainement pas « white ». Je suis un idéaliste pragmatique qui essaye simplement de faire bouillir la marmite de sa petite famille. Que mes aventures durent encore quelques tomes pour ramasser suffisamment de billets afin me retirer en douceur et d’en savoir un peu plus sur la capacité de mes auteurs à renouveler un tant soit peu un genre qui tente de renaître de ses cendres.

L'ADOPTION


La garúa

© Bamboo Édition 2017 - Zidrou & Monin
Le Pérou, ce n’est pas que le Machu Picchu… enfin, tout dépend de ce que vous êtes venu y faire ! 

Avec Qinaya Zidrou avait opté pour un cliffhanger qui - à défaut de clôturer définitivement sa petite histoire - laissait sur une interrogation et donc une suite…

Benoit Drousie cultive le contre-pied. Jamais vraiment là où d’aucuns l’attendent, il s’évertue à faire découvrir d’autres sentiers que ceux de la facilité et du convenu. Déplaçant le point de vue, offrant de nouveaux horizons, il donne à considérer une autre manière de voir les choses. Avec l’aide graphique d’Arno Monin, il choisit ici le registre du suggestif. Ainsi, dans La garúa la filiation se projette sur celui qui « est » et non plus sur celle qui « aurait pu être ». « Un tien vaut mieux que deux tu l’auras » dit le proverbe et le géniteur épistolaire de L’élève Ducobu se penche sur le sujet avec des réponses à son image.

Difficile sur un tel scénario d’être en osmose, c’est pourtant ce qu’Arno Monin démontre. Juste dans l’expressivité, centré davantage sur les personnages que sur les lieux qui ne sont que des prétextes, il illustre le cheminement intérieur de Gabriel van Oosterbeeck avec tact et sincérité et sait le mettre en perspective d'autres destins plus tragiques. Alors bien évidemment, quelques esprits chagrin trouveront à ergoter au sujet d'une histoire qui s’attache à des considérations d’ordre existentiel avec une toute relative légèreté et une manière qui peut dérouter. Cependant, il faut savoir reconnaître que lorsque la chose est bien faite, il n’y a rien à y redire, sinon à se prendre la tête pour pas grand-chose !