jeudi 24 mai 2018

FLORIDA

© Delcourt 2018 - Dytar
D’abord discret et plein de promesses avec Le sourire des marionnettes, puis affirmant ses choix, graphiques et narratifs, dans La vision de Bacchus, Jean Dytar emprunte à nouveau ses chemins de prédilection. 

S’interrogeant sur le rapport à l’image, sur les balbutiements de la cartographie, comme sur l’importance à rendre compte de l’espace et des lieux pour mieux les annexer, Florida revient sur la conquête des Amériques par les Huguenots. Il est ainsi question des desseins géopolitiques de l’époque - nous sommes dans l’Angleterre du XVIe - et des manigances de basse Cour, mais aussi des rêves oubliés d’une femme comme de ceux brisés de celui qu’elle a attendu puis soutenu. Ce superbe album possède la qualité rare de faire prendre conscience - de manière simple – de la complexité d’un passé révolu et de susciter un réel intérêt pour cette triste odyssée, trop vite oubliée. Derrière ses personnages à la physionomie dépeinte en quelques traits, l’ancien professeur d’Arts plastiques donne aux différentes temporalités de son récit leur propre tonalité et opte pour des choix à la symbolique travaillée. À l’évidence, le graphisme épuré, malgré une mise en pages des plus classiques ne laisse rien au hasard. 

Entraînant le lecteur dans un scénario au long cours où le fil des événements tisse méticuleusement la toile de l’Histoire, Florida s’avère à la fois didactique et plaisant. Il confirme l’existence de nouvelles voies pour les auteurs qui savent les explorer.

BONJOUR TRISTESSE

© Rue de Sèvres 2018 - Rébéna
Doit-on juger d’une adaptation au regard de l’œuvre adaptée ou pour elle-même, se demanda-t-il ? Après un bref instant de réflexion, il reposa le livre et la bande dessinée sur la table basse et se dit que cet éternel dilemme était sans importance, car s’il était normal de comparer les choses, encore devaient-elles être comparables ! 

Paresseux mais consciencieux, il avait achevé une lecture laissée en suspens depuis près de trente ans. Cet exercice eut le mérite de raviver quelques images d'un été passé, de pages finalement abandonnées sur la plage, d’une insupportable futilité intellectualisée et d’un dilettantisme égocentrique aussi sadique que puéril ! De cela, il ne retrouvait que peu de chose dans le travail de Frédéric Rébéna. L’histoire était – malgré nombre de petits changements - globalement la même. Toutefois, elle pâtissait de cet ascendant que le verbe prend généralement sur l’image : lire un roman, c’est s’imaginer, lire une bande dessinée, c’est regarder… 

Dans le cas présent, les dialogues apparaissent comme plaqués sur des cases, telles des balises permettant la correspondance entre le roman et l'album, sans cependant faire totalement sens avec le récit ! In fine, ne s’agissait-il pas d’une succession de passages se prêtant au mieux à une transcription graphique, de morceaux choisis et amendés uniquement dans le dessein de s’émanciper d’une autrice par trop envahissante ? Tentative vaine et inutile car, à l’évidence, il n’y avait pas de réelle volonté de rompre avec le fil narratif originel, seulement de le mettre en images. À ce propos, il remarqua que les physionomies épurées, l’ombrage aux traits appuyés et une colorisation jouant du noir portaient l’esthétique de Bonjour tristesse, mais passaient à côté des désirs et des névroses des personnages. 

S’arrêtant là, il se dit que son erreur fut de relire Sagan, avant !

SORCELINE

1. Un jour, je serai fantasticologue

© Vents d'Ouest 2018 - Douyé & Antista
Sorceline intègre l’école de cryptozoologie de l’île de Vorn pour étudier à satiété les animaux légendaires ! Mais c’est sans compter sur de mystérieux évènements qui font disparaître les élèves les uns après les autres… 

Paola Antista est une dessinatrice italienne dont le trait laisse transparaître son passage à l’académie Disney. Le trait souple sait saisir plaisamment la physiologie d’une palette de protagonistes au travers desquels le jeune lectorat s’identifiera sans difficulté. Et s’il est pris en compte une couleur travaillée qui donne relief et vitalité à l’ensemble, il y a là une nouvelle série qui devrait trouver son cœur de cible sans se départir d’un graphisme attrayant. Il en est de même pour le scénario de Sylvia Douyé qui mêle fantastique et enquête policière dans un pays de fantaisie où les méchants ne le sont pas vraiment, ou alors un tout petit peu ! 

Un jour, je serai fantasticologue est un album d’accroche sympathique qui aiguisera certainement l’envie et la curiosité des apprenti(e)s sorciers(ères).

JE VAIS RESTER

© Rue de Sèvres 2018 - Trondheim & Chevillard
Pour ses vacances, Roland avait tout prévu… sauf qu’à peine arrivé, voilà qu’il est décapité par un panneau publicitaire, laissant Fabienne seule… 

Faut-il perdre l’homme avec qui l’on vit pour s’apercevoir que ce n’est pas celui de votre vie ? 

Surprise plutôt qu’atterrée par la mort aussi subite que stupide de son compagnon de route, cette femme sans âge décide, contre toute attente, de rester à Palavas-les-Flots et de prendre, comme prévu, cette semaine au soleil. 

Réglé par l’agenda du défunt qui - en organisateur avisé - avait anticipé heure par heure ses congés, Fabienne - en célibataire nullement désemparée - égraine son quotidien en prenant le temps de regarder les gens... Ainsi, au fil des planches, les heures remplies de plaisirs ordinaires s’écoulent au rythme d’un scénario structuré sur un gaufrier en 2 par 3 et d’un graphisme qui s’attache, dans des couleurs estivales, plus à l’expressivité des personnages qu’aux décors.

Réflexion sur le sens de la vie au travers de celle des autres, Je vais rester s'avère être un album tout en douceur et en mélancolie ; peut-être celle d’être passé à côté de son existence et de s’en accommoder.

jeudi 10 mai 2018

CHIMERE(S) 1887

6. Nuit étoilée

© Glénat 2018 - Melanÿn & Vincent
Dernier épisode d’un scénario initialement destiné à la télévision, Nuit étoilée permet à Chimère de cicatriser ses blessures et de refermer toutes les portes ! 

Il est désormais révolu le temps où cette gamine vendait sa virginité aux enchères. Il faut dire que, de nos jours, faire entrer une enfant dans un bordel, il n’y avait que Georges Lévis qui avait osé, mais c’était avant ! Toutefois le registre de Melanÿn et Christophe Pelinq est bien différent et le destin de la fillette se tisse avec celui des grands hommes du moment et des affaires de l'époque. Ainsi en est-il de la fin des rêves panaméens de Ferdinand de Lesseps, des débuts du cinéma ou de la mort prématurée d’un peintre maudit qui deviendra - quelques décennies plus tard - la figure emblématique du postimpressionnisme. Si la vie de Chimère n’est que pure fantaisie, elle a pour toile de fond le film de ce XIXe siècle qui tire à sa fin. 

Sur cette série aux dialogues denses et aux décors chargés, Vincent réussit à apporter de la légèreté à un récit qui ne l’est pas. Marqué par un trait anguleux semi-réaliste qui tourne toujours imperceptiblement vers la caricature, ses planches permettent aux séquences de s’enchaîner avec une aisance travaillée et à Morgil de mettre joliment en couleurs le scabreux comme le sordide. 

Autrefois victime, hier coupable, la jeune tenancière de la Perle Pourpre trouve aujourd’hui la force de pardonner et de tout effacer, comme si rien n’avait existé… Un happy-end réjouissant et un tantinet facile, mais après tout pourquoi Chimère n’aurait-elle pas droit, elle aussi, à sa part de bonheur ?

LA LENTE MARCHE DE L'ARAIGNEE

© Akileos 2018 - Pepeto
Deux époques, deux histoires qui finiront par ne plus en faire qu’une. Un enfant qui croit à ses rêves, un immortel qui a perdu les siens, une chasse à l’homme… Cracovie, New York, Harlem, la vie, la mort, l’amour, l’espoir… 

La lente marche de l’araignée de Pepeto incite à l’analogie avec Ut de Corrado Roi et Paola Barbato. Même graphisme léché et scénario tout aussi abscons ! Mais, progressivement, le brouillard se dissipe et un fil narratif fait graduellement sens. D’abord ténu, puis plus consistant au cours des trois derniers chapitres, pour aboutir sur un final qui permet enfin de comprendre, du moins l’espère-t-on ! À l’évidence, il y a beaucoup trop de choses de dites, trop aussi qui ne le sont pas et que le lecteur cherche confusément à deviner sans avoir la certitude d’être dans le vrai. 

Même impression pour le dessin au trait fin, réaliste et dynamique qui donne à chaque personnage une réelle identité, mais qui peut être parfois source de confusion. Ce one shot est de ceux où l’atmosphère prime… Malgré ses imperfections et une lecture qui devra être certainement reprise plus tard, il plane sur ces cent-trente-six planches un délicat parfum d’étrangeté qui fait apprécier ce "comics" pour le moins original et dense. 

 Un titre énigmatique et un album qui ne l’est pas moins… Ce qui a le mérite d’être en rupture avec la facilité ambiante !

QUAND LE MANGA .....

© Mana Books 2018
Le 9e Art se frotte à ses ainés et s’essaye à des comparaisons osées. Après l’épopée de Fluide Glacial au Louvre, voici qu’un florilège de mangakas revisite les grands standards de la Peinture… 

Alors que Fluide Glacial au Louvre était une œuvre chorale, une anthologie de digressions dessinées faisant suite à une visite des plus improbables dans le sanctuaire des musées hexagonaux, Quand le manga réinvente les grands classiques de la peinture s’aventure sur un tout autre registre et fait dans la collection, celle d’une quarantaine de réinterprétations - à la mode nippone - de quelques-unes des œuvres des plus illustres artistes du troisième des Arts majeurs. Après un court historique sur les principaux courants artistiques, l’album se structure en deux parties où sont présentés l’original et sa copie, accompagnés un petit texte de mise en contexte. Pour conclure, chaque mangakas livre un bref commentaire sur la manière dont il a abordé sa commande. 

Le moins qui puisse être constaté concerne l’uniformité du travail proposé. La laitière de Vermeer avec des gros seins et de grands yeux bleus façon candide ingénue ou des collégiennes courtement vêtues pour rendre hommage au Printemps de Botticelli n’apportent vraiment rien et nombreux sont ceux qui agissent de la sorte. Mais, parfois, une heureuse surprise ! Un mangaka ose s’approprier le modèle et s’en inspire pour proposer autre chose. Ainsi en est-il de La Liberté guidant le peuple par Akabane, Les demoiselles d’Avignon par Horumarin ou bien encore Le déjeuner sur l’herbe par Sakamoto Rokutaku… 

Trop rares sont les illustrations en rupture avec leur source d’inspiration pour que l’exercice soit enrichissant. Reste une compilation de jolis dessins… à l’intérêt tout relatif !