samedi 21 avril 2018

RENCONTRE AVEC MATTEO ALEMANNO

Serpieri, Micheluzzi, Frollo... et Matteo Alemanno cultivent une particularité. Outre le fait qu'ils soient Italiens, tous ces grands dessinateurs possèdent une formation de base en architecture... Retour sur un auteur qui aime dessiner sa ville d'adoption et partager sa passion pour le 9ème Art.


Bonjour Matteo, nous sommes à Blois pour le festival BD Boum, pour toi les festivals, c’est important ?

 
© Matteo Alemanno
Oui, même si c’est parfois un peu difficile à gérer. Participer à un festival est une chose agréable, je revois des amis. Mais surtout, j’ai un contact direct avec un monde qui vu depuis mon atelier de Venise ne serait que virtuel. Je puise là une certaine force pour continuer, car il m’importe de rencontrer mon public. Je n’habite pas en France ou en Belgique et j’ai besoin d’échanger avec ceux qui lisent mes albums car en Italie le genre Franco-Belge ne prédomine pas, même si cela commence un peu à changer.

D’où vient cette différence ?

En Italie, nous lisons des Fumetti, principalement édités par Bonelli. Le format est plus petit, c’est principalement du noir et blanc. L’intérêt se porte plus sur les personnages comme Tex, Dylan Dog… plutôt que sur les auteurs. C’est un style totalement différent. Parallèlement, il y a beaucoup d’intérêt pour les mangas ou les comics et proportionnellement beaucoup moins pour le Franco-Belge. À noter qu’aujourd’hui les graphics novels sont en train de monter en puissance ce qui a récemment soulevé une petite controverse chez nous avec la déclaration d’Alan Moore et les propos en réaction de Davide Toffolo qui pense que ce genre possède un caractère quasiment universel et qu’il offre beaucoup de liberté aux auteurs.

La bande dessinée n’est pas ta seule activité, tu es également professeur. Pourquoi ?


 Enseigner à L’Accademia Belle Arti de Venise ou à Scuola Internazionale di Comics de Padoue est également important pour moi. J’ai des élèves, entre 20 et 30 ans, qui ont une force, une énergie, un enthousiasme pour la bande dessinée qui me plait beaucoup. En plus ce sont deux écoles à l’enseignement totalement différent. À l’Académie, c’est un cours de bande-dessinée dans un cursus très classique où j’enseigne comment construire une histoire et comment « fonctionne » une planche. À Padoue, c’est une scolarité de 3 ans tournée uniquement sur la BD. Là, je fais un cours sur la bande dessinée francophone. 

© Matteo Alemanno
Il est nécessaire pour toi de transmettre ton savoir ?

Oui il est nécessaire de transmettre ce que j’ai appris… que cela puisse passer à quelqu’un d’autre. Je n’ai pas eu de professeur puisque je suis un autodidacte et je n’ai pas eu de formation académique, quelqu’un pour m’expliquer. En fait, j’essaye d’être le professeur que j’aurais aimé avoir (sourire). Une autre chose importante : enseigner c’est faire ordre dans ta manière de penser ton travail. Il est indispensable pour communiquer aux autres de comprendre ce que tu fais, de savoir ce que tu penses vraiment, comment tu dois le dire pour le transmettre au mieux. Un autre aspect passionnant est la confrontation au travail des élèves et à ce qu’ils pensent. L’échange de point de vue est particulièrement enrichissant. L’autre jour, je discutais avec mes élèves sur le fait de savoir si le final d’une histoire devait être ouvert ou fermé. Je suis plutôt pour le final fermé, et l’une de mes élèves à essayer de me persuader qu’il fallait des fins ouvertes car dans la vie tout est ouvert…

Ce n’est pas trop chronophage ?
 

Oui, il faut préparer les cours, il y a les réunions pédagogiques, etc… Mais surtout, c’est une question de rythme de travail. Pour dessiner, j’ai besoin d’un rythme assez strict : de 8h du matin à 20h le soir. Je ne peux pas me mettre à la table à dessin 2 heures aujourd’hui, 4 heures demain… Je voudrais savoir comment font les dessinateurs qui enseignent également ! Le problème, c’est qu’à la fin c’est toujours l’enseignement qui l’emporte car tu as 30 élèves qui t’attendent, ils sont là ! La planche, tu peux la faire le week-end ou dans la nuit de dimanche à lundi (sourire).

Je crois savoir que tu organises aussi un festival de BD… 


Ce n’est pas tout à fait un festival. Avec des collègues nous avons décidé de montrer aux élèves de l’Académie de Venise qu’il existe au-delà de l’enseignement académique d’autres manières de s’exprimer : l’illustration, la bande dessinée, l’animation… médiums que pour l’instant ils n’appréhendent pas ou peu. Aujourd’hui, il n’y a qu’un cours d’illustration et un de bande dessinée… Nous voulons les ouvrir à ces nouveaux médiums qui sont des opportunités pour des personnes ayant une formation « classique » comme j’ai pu le voir lors de l’exposition Pixar à Barcelone. Les Giornate Animate ont été organisées sous forme de masters-class, de workshops. Il y avait Marco Checchetto qui dessine pour Marvel, des auteurs Serbes car c’était le pays d’honneur cette année, il y avait également Bruno Bozzetto qui est venu nous parler de l’animation italienne dans les années soixante, ainsi qu’Iva Ćirić, Carlo Montanaro, Ana Nedeljković, Stefano Ricci… Cela a été un succès tant pour les invités et les élèves qui avaient même une unité de valeur pour leur diplôme que pour le public car certains ateliers étaient ouverts à tous. Cela était palpitant d’être de l’autre côté… de tout organiser, d’aller chercher les invités à la gare, d’avoir le stress la vieille de l’ouverture (sourire).

Cela influence-t-il ton travail ?
© Matteo Alemanno
 
Cela l’enrichit. C’est comme en festival au détour d’une conversation à midi ou en soirée autour d’une bonne bouteille de vin, tu apprends des tas de petits trucs, de nouvelles manières de valoriser telle ou telle chose… cela te donne envie d’essayer. Il faut cependant savoir faire la synthèse de tout cela pour l’intégrer dans ton propre travail sans te disperser…

Tu es vénitien, Marina se déroule surtout à Venise… un hasard ?

Non, puisque c’est moi qui ai proposé à Benoit (NDLR : Zidrou) une histoire se déroulant à Venise au Moyen-Âge avec une femme pirate. D’un côté, je désirais réaliser quelque chose sur Venise, la ville où j’habite et qui m’a accueillie car je ne suis originaire des Pouillles. D’un autre côté, je voulais montrer une Venise que peu de personnes connaissent et surtout pas celle du XVIIème siècle, celle de Casanova…. Je souhaitais montrer la cité du Trecento alors que la ville n’était qu’un port de marchands et que les palazzi le long du Canal Grande n’existaient pas car une loi interdisait les signes ostentatoires de trop grande richesse. C’est cette Venise là que je voulais montrer. En fait, il n’y a pas de représentation de cette période et j’ai dû m’inspirer de tableaux plus récents et quand je marche dans la ville, je ne peux m’empêcher de penser à l’aspect des rues à l’époque. Benoit a introduit la Venise contemporaine et sa fragilité face aux vagues de tourisme, face aux paquebots qui frôlent St Marc. Ceux qui ont lu la série auront compris que nous avons pris position même si je ne me suis pas jeté à l’eau devant un bateau de croisière comme certains. Ceci étant, j’ai un plaisir sensuel à dessiner Venise et j’essaye de faire que cette fiction soit la plus plausible en m’inspirant des tableaux de Giovanni Bellini, de Vittore Carpaccio ou de Giovanni Mansueti dans lesquels je me perds pour m’imprégner de leur atmosphère,

À ce propos, sur nombre des planches de Marina la couleur apparait être un élément narratif à part entière. Comment l’abordes-tu ?

Le dessin est un tout : crayonné, encrage et mise en couleurs sont pour moi indissociables, mais je pense mes planches en couleur. Étant un passionné de peinture, sur Marina je me suis beaucoup inspiré des peintres du XIVème siècle qui utilisaient des gammes limitées de couleurs comme Spinello Aretino ou encore Ambrogio Lorenzetti. Comme eux, j’aime utiliser une gamme chromatique restreinte pour créer une lumière qui enveloppe l’histoire.


© Il Piccolo
Tout à l’heure, tu parlais de Zidrou, tu travailles avec lui depuis combien d’années ?
 
Depuis 2001 avec Mèche rebelle et j’espère que cela continuera. Il est le scénariste de la plupart de mes albums et je me sens bien avec lui, mais cela n’empêche pas d’autres expériences…


C’est-à-dire ?

Je veux trouver une manière plus rapide de dessiner. Un album de Marina c’est deux ans, c’est un peu long pour les lecteurs et pour moi aussi. Il faudrait que j’arrive à travailler comme Micheluzzi qui avait un trait qui se limitait à l’essentiel. Moi je vais trop dans le détail ce qui demande un effort au lecteur. Micheluzzi avait un dessin très épuré et donc très rapide. Marina est une fresque… Il faut que mon style évolue vers plus de simplicité comme Breccia ou David Mazzucchelli dont le dessin a considérablement évolué pour aller vers une synthèse, une forme de maturité. Comme je dis à mes élèves, il faut appréhender les principes, les agencer, jouer avec les limites et les repousser pour trouver son style et l’emmener vers l’essentiel.

Nous parlons beaucoup de Marina, où en es-tu ?
 
Marina demande beaucoup de travail… cela fait six ans que je vis avec elle et j’ai envie de changer un peu… de faire une pause. Je travaille actuellement sur un one shot avec un scénariste avec qui je rêvais de travailler : moi (rire). Je me suis convaincu de faire quelque chose avec moi-même ! Je pense que l’on dessine différemment l’histoire des autres. Je veux savoir si je suis capable de dessiner ma propre histoire… et si je vais trouver un éditeur ! Et puis je fais aussi quelques travaux de commandes. J’ai dessiné dernièrement quelques planches pour la Galleria Comunale de Monfalcone sur deux sisterships dont l’un a fini à Manille comme hôtel de passe flottant avant d’être démantelé. Cela m’a passionné, car j’adore les bateaux et j’ai pu utiliser une autre technique.

Sous informatique ? 

 
Non je l’ai déjà utilisée sur ProTECTO. J’essaye quelque chose de plus « rapide », uniquement un crayonné et des couleurs directes. Sur Marina, je fais le storyboard en numérique et je reprends un crayonné, l’encrage et la mise en couleurs


© Dargaud.com
D’une série à l’autre, tu changes facilement de style. Pourquoi ? 

Par principe. Je cherche le meilleur style à chaque histoire car j’ai toujours pensé que pour chacune d’elle, il fallait un style particulier. Ce qui d’un point de vue marketing n’est pas forcément la meilleure chose puisque je risque de dérouter mes lecteurs (sourire). Au-delà du rendu, c’est l’utilisation de nouveaux outils qui est la plus délicate. 

Si un éditeur te donnait carte blanche… tu ferais quoi ?
   
Il faut être costaud pour avoir la force de gérer une telle liberté. Les limites sont pour moi une aide à la créativité… à condition de ne pas être trop rigides ! Et pour être pragmatique… ce qui est hors du cadre ce sont des problèmes que tu n’as pas à te poser. Exemple : 4 strips par planche ? OK, je vais organiser le découpage qui va avec ! Pour répondre à ta question je ne sais pas ce que je ferais.


Au regard de ton parcours, des regrets, des remords ?

Je sais que le Matteo de ces époques-là ne pouvais faire mieux ou autrement… donc pas franchement de regrets. Aujourd’hui, j’ai d’autres défis et je savoure le fait que j’ai failli ne jamais devenir dessinateur car je suis devenu architecte par tradition familiale ce qui aujourd’hui se voit dans mon dessin ! Finalement, je suis fier d’être un architecte qui fait de la bande dessinée...

Matteo, merci pour cet entretien.

De rien ! 



Entretien réalisé à l'occasion du festival BD Boum 2018 

RENATO JONES

 
© Akileos 2018 : Andrews Kaare
Renato Jones a un vieux différent à régler avec les Uns %, cette frange de la population qui - à elle seule - possède autant que les 99% restants ! Tant de richesses dans si peu de mains induit inévitablement une certaine propension à se croire au-dessus des lois qui régissent le commun des mortels. Le problème, pour eux, c’est que Renato Jones veut leur faire rendre gorge pour leur suffisance et leurs excès. Pourquoi ? Voilà une très bonne question !

Attendue fin 2017, voici que la version française de The One % se retrouve dans les bacs de librairies. 

Alors si le fond de l’histoire trouve en ces périodes de recomposition électorale un écho dans l’actualité, la solution proposée s’avère plus que radicale. « Faire payer les riches » un slogan remis au goût du jour par Kaare Andrews qui s’emploie vraiment à la chose, par dessins interposés, il s’entend ! Toutefois, que personne ne s’y trompe, il ne s’agit pas d’un énième remake de Robin des bois, puisqu'ici, entre la bourse ou la vie, c’est cette dernière qui est volée… Alors si le jaune de la couverture et une relative facilité à tailler dans le vif ou à tirer dans le tas peuvent rappeler la frénésie d’un Tarantino, le rôle de justicier tourmenté n’est pas, non plus, sans présenter certaines similitudes avec quelques comics, mais avec un côté mauvais garçon nettement plus marqué et assumé. Cependant, afin de ne pas se laisser gagner par un manichéisme réducteur entre le Bien et le Mal, une kyrielle de seconds rôles vient équilibrer et relativiser la croisade de Renato Jones. Du philosophique ? Peut-être ! Du politique ? Pourquoi pas ! Mais avant tout, et surtout, une sacrée dose de second degré, de régressif et de transgressif à souhait. Flinguer à tout va de vrais salauds tout en se donnant bonne conscience… quoi de mieux ? 

Graphiquement, le résultat est plus contrasté. Frôlant le "génial" tout en ne pouvant s'éviter des planches à la composition un tantinet brouillonne, ce premier volume souffle le chaud et le froid mais ne peut laisser insensible. Si l’implication et la force mises dans cet exercice altèrent parfois la fluidité de lecture comme la compréhension du récit, il ne peut être retiré à l’ensemble un impact visuel qui doit beaucoup à la culture tant cinématographique que graphique de Kaare Andrews. 

Alors comme à l’accoutumée sur ce type d’album, les avis seront contrastés. Quoi qu’il en soit à la fin de cette Saison une, il n’y a aucune raison de ne pas rempiler pour la suite !

GIACOMO C.

De la peinture du XVIIIe siècle à la bande dessinée
 
© Glénat 2018 - Kowalczyk & Kim
Le fond Glénat qui œuvre pour le rapprochement du 9ème Art avec ses illustres prédécesseurs est à l’initiative de l’exposition Venise sur les pas de Casanova : De la peinture du XVIIIe siècle à la bande dessinée qui, après Angoulême, fait les belles heures du couvent Sainte Cécile de Grenoble du 22 mars au 16 juin 2018. 
 
Venise, Casanova ! Deux mots, et l’imaginaire s’enflamme. Zep, Jacques de Loustal, Miles Hyman, Kim Jung Gi, Tanimo Liberatore, Manara, Griffo et François Avril se sont laissés prendre eux-aussi au jeu, comme le firent avant eux Jirô Taniguchi (Venice), Alfred (Italiques) ou Mœbius (Venise céleste) et tant d’autres… 
 
Après quelques rappels historiques ou picturaux et une mise en situation, Bożena Anna Kowalczyk - en tant que commissaire - et Stéphane Beaujean - comme spécialiste es BD - laissent place aux impressions vénitiennes des huit dessinateurs. Si tous ces dessins sont superbes et rappelleront à ceux qui ont déambulé dans Cannaregio ou Dorsoduro maintes hésitations (il est cependant impossible de se perdre dans les calle ! S’égarer peut-être, mais jamais très longtemps...), il est à remarquer que ces illustrations demeurent dans l’orthodoxie générale à l’exception de Liberatore qui ose transgresser l’éternité de la Sérénissime. Il est vrai que la commande était Venise et Casanova ! Alors difficile de s’affranchir réellement des carcans de l’iconographie traditionnelle qui réduisent les vénitien(ne)s à l’éternel séducteur et la cité des Doges à un lupanar de carnaval… Il est dommage de ne s’attacher qu’à la superficialité des représentations et de préférer la lumière formatée aux ombres suggérées. 
 
Encore une fois, Canaletto, Bellotto ou Guardi ne sont que des prétextes à un exercice maintes fois effectué. N'aurait-il pas été souhaitable d’aller ne serait-ce qu’un peu plus loin ?

HISTOIRE SECRET (L')

Les ivoires de Thot
 
© Delcourt 2018 - Pécau & Kordey
Difficulté à clore une série débuté fin 2005 ou remords de ne pas avoir donné LES ultimes éléments de compréhension ? Quoi qu’il en soit le tandem Pécau - Kordey remet le couvert pour un trente-cinquième volume de la saga d’Histoire Secrète.

Mis à part certains anachronismes perturbants, rien à redire sur cet énième album plus volumineux qu’à l’accoutumé. Se suffisant à lui-même et mettant en perspective l’essence démiurgique des Archontes, il constitue la cerise sur le gâteau, le prologue conclusif qui pourrait faire croire à la fin de l’histoire… Une sorte de chant du cygne où Jean-Pierre Pécau ferait état – encore une fois – de ses compétences en tant que scénariste et d'Igor Kordey comme dessinateur. Cependant, il est désormais difficile d'ajouter un commentaire pertinent et innovant à un récit qui a épuisé progressivement toute sa matière à l’image de ces étoiles qui dans un ultime sursaut brillent une dernière fois avant de s’effondrer sur elles-mêmes.

Nullement indispensable, Les ivoires de Thot procurera toutefois aux accros de la première heure une dernière occasion de jouer avec leurs ivoires... avant de les ranger définitivement !

samedi 10 mars 2018

LA VALISE

© Akileos 2018 Ranville & Schmitt-Giordano & Amalric  
Le temps est un bien des plus rares que nul ne peut accumuler ni retenir, mais en cette époque de terreur où le Dux et ses Ombres règnent sans partage sur la Cité aux portes désormais closes, Cléophée en fait le commerce. Sept années ! Tel est le prix pour franchir le mur… 

La Valise est un récit multiple. Conte fantastique sur l’éternelle jeunesse qui se nourrit des jours prélevés sans état d’âme sur des victimes acculées, allégorie sur la perversion du pouvoir et l’ambivalence du Bien et du Mal, Diane Ranville n’a pas opté pour la facilité ! Quoi qu’il en soit, le scénario de la co-fondatrice du collectif Blend Awake est solide et les références historiques autant que cinématographiques ne viennent pas surcharger son script, mais l’inscrire dans la lignée de ces récits qui interpellent aussi bien qu’ils divertissent. Graphiquement et visuellement, le travail de Gabriel Amalric et Morgane Schmitt Giordano est bluffant de maîtrise et puise sa force dans une mise en couleurs qui structure - avec une belle efficacité - la dramaturgie de planches tour à tour sombres ou lumineuses. 

Assumant sa filiation au monde de l’animation et sachant parfaitement la retranscrire selon les canons du 9e Art, La Valise se révèle être, à l’image de Cléophée, un album surprenant, esthétique et envoûtant.

LE MIROIR AUX OMBRES

© EP Éditions 2018  - Fell
Suscitant bien des convoitises, il est un miroir qui reflète les tréfonds des Enfers et s’abreuve du sang de ceux et celles qui lui sont sacrifiés… 

Rosalind a vingt ans et cette année 1562 sera sa dernière. Jouet de forces qui dépassent son entendement, elles lui permettront cependant de connaître les émois de la chair dans les griffes d’un démon fait à l’image de ceux qui la hantent. 

Si le fil du scénario s’avère – malgré ses références historiques - confus et peine, parfois, à trouver son chemin même avec l’aide de repères discrètement dispersés, il est le prétexte à de très belles planches dont la qualité graphique se doit d’être appréciée. Empreint de quelque immobilisme, le trait réaliste - voire hyperréaliste pour les covers intermédiaires – d’Alastair Fell fait merveille. Un petit regret toutefois : nonobstant un sujet sentant bon le souffre, les personnages ne peuvent se départir d’une indicible candeur qui puise vraisemblablement ses origines dans un parti-pris artistique qui privilégie l’approche esthétique à la dure réalité de l’Angleterre élisabéthaine. 

Relevant à bien des égards autant de l’illustration que de la bande dessinée, Le miroir aux ombres constitue, graphiquement, une jolie découverte et pour peu que les scripts à venir se densifient, il y a à espérer d’agréables heures de lecture.

lundi 26 février 2018

QUELQUES PINCEES DE DESIR

© Tapages Nocturnes 2018 & Avril....
Album choral à cinq voix, la dernière production des éditions Tapages nocturnes offre une variation féminisée du désir.

Délaissant résolument le registre du hard pour une approche plus onirique du corps à corps amoureux, Marie Avril, Megan Rose Gedris, Niki Smith, Marine Tumelaire et Ariel Vittori associent leur trait au fil de sept nouvelles dessinées à l’érotisme varié. Du pinceau du maître au fruit défendu, du parfum de l’interdit au regret de ne pas avoir osé, chacune d’entre elles livre un fantasme dans des registres graphiques contrastés qui font écho au caractère protéiforme de la fantasmagorie érotique. Loin de toute considération analytique, les auteures puisent leur inspiration plutôt dans le répertoire de l’attirance intellectualisée que dans celui la concupiscence sans retenue. Dès lors leur travail relève de l'exercice de style où la diversité des genres donne à la performance une légère dimension artistique. 

Si Quelques pincées de désir est à réserver, selon la formule consacrée, à un public « averti », il n’empêchera cependant nullement de dormir, mais sera peut-être l’occasion de doux rêves…