lundi 11 décembre 2017

LES VIEUX FOURNEAUX

 
© Dargaud 2017-  Lupano & Cauuet
La parthénogenèse thélytoque en milieu zadiste, il faut s’appeler Wilfrid Lupano pour en faire le pitch du quatrième volet des Vieux fourneaux et non pas une thèse doctorale ! 

Attendu avec intérêt ou impatience selon les cas, ce nouvel album cultive les raisons de son succès. Des personnages à la limite de la caricature mais (terriblement) attachants, des préoccupations d’actualité traitées avec légèreté mais pas par-dessus la jambe, des bons mots et une peinture des petits travers humains qui jardine avec révérence les plates-bandes d’un illustre prédécesseur constituent les principaux ingrédients de ce cocktail siroté avec plaisir tant qu’il ne file pas la gueule de bois. 

Les vieux fourneaux cuisine une recette qui a fait ses preuves : celle d’offrir plusieurs niveaux de lecture… multipliant ainsi les publics. De fait, chacun a le choix de se marrer doucement sur le comique de situation que Paul Cauuet travaille joliment… ou de s’interroger gentiment sur les effets de l’agriculture bio sur la libido des jeunes marionnettistes ou bien encore les motivations des médecins roumains à venir repeupler les déserts médicaux ! L’art subtil du créateur du Loup en slip est d’amener nombre de ses sujets avec une bonne dose de dérision, mais les choses sont dites et à chacun d’en faire le meilleur usage.

Surjouant parfois, la fine équipe de septuagénaires demeure égale à elle-même : facétieuse et cabotine à souhait.

samedi 2 décembre 2017

PETITES MORTS...

...et autres fragments de Chaos

© Glénat 2017 - Liberatore
Tanino Liberatore cultive le goût de soufre ! En six chapitres, Petites morts revient sur plus de quarante années de transgression : des premiers travaux inachevés de 1974 à un inédit de 2013 scénarisé par Jean David Morvan.

Au cours de cette promenade, le dessinateur transalpin se confie progressivement, par bribes, sur ses diverses expériences graphiques. De sa difficulté à faire de la « vraie » bande-dessinée, à sa passion pour l’illustration en passant par son souci du « bon » cadrage ou ses expérimentations pour renouveler le plaisir de dessiner, il démontre qu’il existe une vie en dehors de Ranxerox. Au fil des planches, il est aussi question de ses publications dans Il Male, l’Écho des Savanes, ou Hustler, de ses rencontres avec Pratt ou de son admiration pour Moebius, de l’importance du cinéma dans son travail ou le la musique, qu’elle soit de Zappa ou de Miles Davis. Loin de la biographie ou de l’intégrale, l’auteur a procédé à une sélection de morceaux choisis pour illustrer ses collaborations au bonheur varié, expliquer ses sources d’inspiration puisées dans l’air du temps. Il est aussi question de de son rapport au sexe et à la violence, parfois difficile à cerner, mais qui nourrit un dessin, dérangeant parfois, mais d’un réalisme et d’une puissance rares.

Alors ces fragments de chaos ne feront pas de tout à chacun un exégète de l’irrévérencieux maestro, mais ils permettront de mieux le décrypter. Et, qui sait, d’apprécier un artiste hors pair qui ne laisse pas indifférent.

mardi 28 novembre 2017

L'ÎLE AUX REMORDS


© Bamboo Édition 2017 - Quella-Guyo & /Morice
De retour au pays après vingt-cinq ans d’absence et de silence, ce n’est que fortuitement que Jean revient à la ferme paternelle, isolée du monde par une brusque montée des eaux pour quelque jours . Ce huis clos imprévu obligera des deux hommes à renouer le fil, décousu, de leur passé... 

Les histoires de Didier Quellat-Guyot ont la douce nostalgie d’une époque révolue, celle des îles lointaines, ou pas, avec en toile de fond, la guerre qui broie les hommes, mais qui les révèle aussi . Cette fois, il est question de filiation et de son corollaire, la paternité, de famille à recomposer, de recherche de soi à force d’avoir fui les autres, de remords mais aussi d’espoir. De ce subtil amalgame des sentiments ressort un récit, parfois un peu décousu, mais qui - de bagne en bagne - s’attache aux rapports d’un fils - forgé par la Pénitentiaire – avec un père pragmatique et un brin libertaire. Pour mettre tout ceci en lumière, Sébastien Morice fait encore œuvre d’un dessin numérique tout en douceur aux tons effacés mais toujours empreints d’une belle intensité. 

À réserver à ceux qui aiment flâner sur le cours d’une vie, L’île aux remords permet de se faire une (petite) idée du temps pas forcément bénie des Colonies.

LA FORÊT MILLENAIRE

© Rue de Sèvres 2017 - Taniguchi
Wataru entend des voix, des murmures qui viennent de la forêt, de cette forêt surgie des entrailles de la Terre, peuplée d’animaux étranges … 

La Forêt Millénaire est une œuvre à peine ébauchée qui restera à jamais inachevée. 

Parcourir les premières pages d’un album qui devait être pour Jirô Taniguchi une forme d’aboutissement, une synthèse de ce qu’il voulait transmettre à travers son dessin, est un moment de lecture particulier. Accompagnant la dernière réalisation du mangaka d’un cahier graphique et des commentaires éclairés de son ami et éditeur, Motoyuki Oda, Rue de Sèvres permet ainsi de comprendre la démarche d'un homme dont l’art avait conquis le Vieux continent et qui utilisait sa notoriété auprès des siens pour faire bouger la codification d’un genre qui ne laisse que peu de latitude au changement. Ainsi, tour à tour, le maître inspirait ceux qui l’entouraient et ouvrait certaines voies à ceux qui voulaient le suivre. 

Désormais, les feuilles de La Forêt Millénaire bruissent du souvenir d’un auteur dont l’humanisme et la simplicité du talent transcendent ces dernières planches.

SOLEIL FROID

© Delcourt 2017 -  Pécau & Damien
Les oiseaux ne se cachent plus pour mourir, entraînant avec eux l’Humanité vers sa fin. 

Piochant dans l’actualité la plus récente, Jean-Pierre Pécau livre une version de la fin du monde qui ne fait pas forcément dans les grands sentiments ou la facilité. Sur ce thème déjà (très) visité, il est difficile d’innover et Soleil froid privilégie la variation. Ainsi, le scénariste de Jour J opte pour un héros, moins manichéen qu’à l’accoutumée, accompagné d’un robot de portage (hybride de mule et d’Intelligence Artificielle), véritable protagoniste à part entière. Parallèlement, le récit est judicieusement parsemé de flashbacks et de révélations qui permettent tout à la fois de maintenir le suspense et de créer un univers cohérent aux personnages dotés d’un minimum de personnalité. Sur ce scénario solide, Damien calque son dessin semi-réaliste aux encrages appuyés et sait donner à ses décors la bonne dimension. 

Soleil froid est de ces albums qui incrémentent un genre en cultivant ses thématiques principales tout y apportant une petite pointe d’originalité.

LES PASSAGERS DU VENT

1/4 : Le Sang des cerises

© Delcourt 2017 -  Bourgeon
La Commune, Ferry, Gambetta, Louise Michel… Surgis d’un no man’s land historique coincé entre le Second Empire et la Première Guerre mondiale, ces noms évoquent peut-être quelques vagues souvenirs. 

Au travers Le Sang des cerises, troisième et dernier cycle des Passagers du Vent, François Bourgeon ressuscite une époque oubliée et fait le lien avec La Petite Fille Bois-Caïman grâce à Zabo qui s’appelle désormais Clara. Dans un Paris qui vient à peine d’amnistier ses Communards et qui accompagne Vallès au Père-Lachaise, ce nouvel album est l’occasion d’un voyage sur lequel plane l’ombre de Hugo. 

Pré-publiées sous forme de quatre journaux au papier épais et au tirage trimestriel, ces premières planches sont là pour rappeler que l’histoire n’est pas encore terminée et que le dessinateur breton (d’adoption) excelle toujours dans le noir & blanc même s’il est injuste que les personnages n’aient pas fait l’objet du même traitement graphique que les décors, superbes de nuances. 

Avec une vision personnelle des faits, mais la volonté de retranscrire au plus juste et dans ses plus petits détails cette période socialement tourmentée, Le Sang des cerises, permet à François Bourgeon de montrer, une fois encore, ses (grands) talents de conteur !

lundi 20 novembre 2017

40 ELEPHANTS

Florrie, doigts de fée
 
© Bamboo Édition 2017 : Toussaint & /Augustin
Que ce soit à l’usine, aux champs ou dans les rues, la Première Guerre mondiale a obligé les femmes à remplacer leurs pères, frères, maris ou fils partis au front. Mais une fois le conflit terminé, il est parfois difficile de retourner à sa routine d’antan… 

Les histoires du Milieu sont légions, celles de gangs féminins beaucoup plus rares. Virginie Augustin et Kid Toussaint essayent tant que faire se peut de remédier à la chose avec 40 éléphants, version british et féminisée des 40 voleurs !

Prenant pour cadre le Londres de l’Entre Deux-Guerres, les deux auteurs imaginent les péripéties d’une mafia de quartier (Elephant Castle) composée uniquement de femmes qui après avoir investi les bas-fonds désertés par leurs hommes doivent désormais lutter pour survivre contre la police et leurs anciens seigneurs et maîtres. Ce sont ici les arcanes de leur communauté et les petits trafics auxquels elles s’adonnent qui sont contés à travers quelques-unes des figures emblématiques de cette coterie pour le moins inaccoutumée. 

Comme à son habitude, Virginie Augustin recherche toujours de nouvelles voies. Sur un registre résolument plus réaliste que ses productions antérieures, la voici qui refait ses gammes informatiques en retravaillant son encrage et ses noirs sur une galerie de portraits dignes d’un digest de fiches anthropométriques de Scotland-Yard. Le résultat en est vivant à souhait et sait établir une réelle empathie (ou antipathie) envers la kyrielle de protagonistes auxquels elle doit donner vie. 

Sur un sujet pour le moins atypique - mais néanmoins véridique - et un traitement qui joue sur les relations humaines plus que sur les cligffhangers, Virginie Augustin et Kid Toussaint installent une série vivifiante qui mêle habilement étude de mœurs et thriller, sans tomber dans le misérabilisme. Reste maintenant à savoir s’ils réussiront le hold-up éditorial de 2018 avec Maggie Passe-Murailles ?