dimanche 19 novembre 2017

L'AIR DE RIEN

© Dargaud 2017 - Picault
En une centaine de strips et quelques illustrations, Aude Picault malmène gentiment ses semblables. 

Parus précédemment dans le supplément week-end de Libération, les voici aujourd’hui réunis en une intégrale chez Dargaud. 

S’il faut reconnaître à la jeune auteure une jolie propension à croquer le trentenaire avec compassion, mais sans se départir d’une bonne dose d’(auto)dérision, il faut également convenir que cette succession d’histoires courtes, en rang par deux entrecoupées de dessins pleines pages, induit une relative lassitude. Aussi, pour pleinement apprécier L’air de rien , mieux vaut le délaisser momentanément afin y revenir à l’occasion, par petites touches successives ! Ainsi, de planche en planche, les plus anciens apprécieront dans ces saynètes existentielles au Rotring l’influence de Claire Bretécher, voire de Sempé, tandis que d’autres retrouveront là les prémices d’Idéal standard. 

Tendre sans oublier d’être caustique, L’air de rien décortique les travers de la génération Y avec l’intention d’en sourire plus que d’en rire.

LE ROY DES RIBAUDS

LIVRE III

© Akileos 2017-  Brugeas & Toulhoat
Les ors du royaume partagent avec les bas-fonds la même propension à l’intrigue et, de fausses alliances en vraies trahisons, chacun cherche sa part de lumière et de pouvoir. Mais pour cela, le sang devra couler à flots dans les ruelles de Paris ! 

Fin de cycle avec ce Livre III qui clôture un premier pan de la vie de Triste Sire. Découpé en neufs chapitres, ce troisième volet prend soin d’occire avec une efficacité redoutable tous ceux qui ne seraient d’aucune utilité ultérieurement et, parallèlement, de faire monter en puissance un duo à la force et au machiavélisme riches de promesses. D’une aisance graphique qui allie les décors somptueux aux angles de vue favorisant le mouvement, Ronan Toulhoat sait tout à la fois mettre l’action au cœur du récit ou s’arrêter sur les physionomies pour mieux cerner les personnalités. Sur l’autre versant de cette histoire, Vincent Brugeas maîtrise une dramaturgie qui va crescendo pour aboutir à un final aussi sanguinaire que muet. Ainsi, au fil de planches parfaitement composées et de séquences structurées à l’unisson, le duo confirme sa capacité à réaliser la synthèse de différents univers narratifs et visuels pour poser les fondements d’une série au style affirmé. 

Toutefois, il faudra attendre 2020 pour connaitre - éventuellement - la suite des turpitudes du Roy des Ribauds, puisqu’il semblerait que les deux auteurs aient trouvé chez Dargaud - ainsi qu’en Sicile - une nouvelle terre d’élection. Après les venelles sombres de Paris et le règne de Philippe Auguste, place au soleil de Méditerranée et à la lignée des Hauteville.

vendredi 17 novembre 2017

SHI

2. Le Roi démon 

© Dargaud 2017 - Zidrou & Homs
L'Angleterre a beau être gouvernée par une reine, en cet fin de siècle, il est difficile pour une femme de se choisir une vie en dehors des options offertes par le mariage ou les bordels… 

Il est des confréries criminelles comme de la noblesse que le temps auréole d’un prestige certain, et s’il est pris soin de leur adjoindre une pointe de surnaturel et quelques considérations dans l’air du temps, il y a là matière à de belles histoires. Avec SHI, Zidrou tente l’aventure du thriller fantastique et oscille entre le Londres victorien et la City d’aujourd’hui afin de trouver une explication à une vague d’attentats prenant pour cible un fabricant d’armes. Le roi démon jette définitivement Kita et Jay sur le chemin de la révolte contre l’establishment britannique. Mais en rester là serait par trop simple et des manœuvres de basse politique ou de sulfureux scandales sont autant de fils avec lesquels le scénariste belge tisse une histoire où la nature humaine n’est pas à son honneur. Ce faisant, il permet à Homs de développer un graphisme puissant et expressif qui - au travers de vignettes et de séquences à la dynamique parfaitement agencée - installe une dramaturgie où la mise en couleurs joue les rôles-titres. 

Rebouclant son épilogue avec le prologue de Au commencement était la colère, ce deuxième album clôt superbement la partie liminaire d'un cycle prévu en quatre tomes. Ainsi, après le « Pourquoi », il devrait être maintenant question du « Comment ».

LOLONOA

 
© Beaupré 2017 - Lesaint
Lolonoa ou François l’Olonnais ! Aujourd’hui, ce nom n’évoque plus rien pour personne, mais il fût un temps où les Indes occidentales tremblaient à la simple évocation de ce sombre individu qui aimait voir les têtes tomber sous le fil de son sabre, surtout si elles étaient espagnoles. 

En cette fin d’octobre 2017, les éditions de Beaupré ressuscitent le célèbre boucanier originaire des Sables-d’Olonne au travers de trois volumes. 

Les pirates enflamment toujours autant les imaginations et demeurent le symbole de liberté absolue, les chantres d’une vie libertaire sans attache et sans contrainte où l'existence n’avait de valeur que dans l’instant présent puisque le suivant était souvent celui du trépas. À la manœuvre de ce nouveau récit de haute mer, Fanny Lesaint, dont le seul fait de navigation connu à ce jour est d'avoir essayé d'adopter un skipper ! Mais avec une lettre de course signée de la main même de Mathieu Lauffray, elle semble devoir mériter son brevet de capitaine. 

Des histoires de flibuste, il en est des centaines, mais celles à même de faire rêver sont plus rares et celle-ci est l’une d’entre elles ! Curieusement, cet album se lit comme un livre. Doté d’une qualité d'écriture qui est généralement l’apanage des romans, Lolonoa s’y raconte sans fard, au travers d’un narratif d’une étrange lucidité au recul presque psychanalytique. Les textes sont si agréablement tournés, que d’aucuns viendraient à se croire devenus les confidents du diable de marin. Les dialogues - pour leur part - ramènent l’ensemble dans l’univers de la bande-dessinée où le trait - comme les encrages appuyés - de la dessinatrice savoyarde font merveille. L’histoire puissante, s’ancre dans le Grande pour entraîner le lecteur vers les rivages sauvages et sans pitié de l’île de la Tortue ou de Maracaïbo. 

S’essayant à comprendre (sans l’excuser) un homme, esclave sur le tôt et bourreau sur le tard, ce premier volet de Lolonoa est un vent frais qui gonfle les voiles d’une aventure dont il tarde de connaître la suite.

mercredi 15 novembre 2017

ANGEL WINGS

4. Paradis birds

© Paquet 2017 - Yann & Hugault
Convoyer d’île en île une actrice qui se défonce aux amphétamines et se faire descendre une fois sur deux n’est pas forcement ce pourquoi Angela s’est engagée dans l’OSS… 

Désormais, elle survole un Pacifique où la guerre cherche sa fin. La question n’est plus de savoir quand le Japon cèdera, mais après combien de centaines de milliers de morts. Pour ce faire, Yann imagine une échappatoire qui amène l’ex-WASP aux commandes de son Grumman J2F-5 loin des eaux turquoises des lagons. 

Après un prologue qui constitue à lui seul un morceau d’anthologie, le reste de l’album connait malheureusement deux ou trois trous d’air qui conduisent à se poser la question de la finalité du cycle « Pacific ». En effet, si la jeune pilote servait initialement d’alibi à Romain Hugault pour assouvir sa passion pour les pin-up et les avions de la Seconde Guerre mondiale, elle avait su prendre entre les mains expertes de Yann une autre dimension que le dessinateur du Grand duc transposait en volumes des plus plaisants. Mais sur ce Paradise birds, la belle américaine refait du nanny job, est encore cantonnée au rôle de cible récurrente pour la chasse nipponne et joue les vestales sur les lignes arrières… rien qui n’ait déjà été vu dans les tomes précédents et qui rendrait presque anecdotiques les passages - réussis - sur le programme Manhattan ou la guerre de l’ombre entre les services secrets nippons et américains. Sur une fiction historique, est-il possible d’envisager que la brunette prenne les choses en mains et verse dans la série noire plutôt que dans le catalogue de lingerie ? 

Petit virage de dégagement pour évoquer le graphisme qui - dans les dix premières planches - atteint des sommets, mais qui, curieusement, se permet quelques petits décrochages surprenants, ce qui n’ôte en rien à la qualité globale de la prestation qui demeure de haut vol. 

Angel Wings arrive à un point où il devient difficile de capitaliser uniquement sur la sensualité de son héroïne et la maestria de Romain Hugault dans l’art du dessin aérien... L’égérie des WASP mérite mieux !

JAZZ MAYNARD

6. Trois corbeaux
 
© Dargaud 2017 - Raule & Roger
Sale temps pour les enfants d'El Raval. À Reykjavik, les coups sont froids et marquent les corps qu’aucun soleil ne vient réchauffer. Il est grand temps de songer à rentrer, mais avant, il est un contrat à honorer, un ami à sauver et un passé à solder.

Trompettiste des plus doués et cambrioleur de génie, Jazz promène sa désinvolture et une éthique basée sur l’amitié virile, l’amour des jolies femmes et le plaisir du beau geste… le tout enrobé d’une pointe d’anticonformisme pour les systèmes en place. Sur Les Trois corbeaux, Raule n’épargne rien à Jazz et Teo, les met physiquement dans le rouge et les plonge dans des situations à la limite du crédible. Ainsi, subtilement, l'enfance new-yorkaise de Jazz se dévoile à la simple évocation de son nom au cours d’un passage à tabac musclé et donne à comprendre le pourquoi de certaines inimitiés familiales. De révélations en explications, le fil de l’histoire apparaît progressivement au sein d’une débauche d’adrénaline pour s’acheminer vers un final apaisé. Toutefois, ne s’en tenir qu’au scénario serait injuste pour le travail de Roger. Maîtriser parfaitement l’enchainement des séquences, privilégier l’angle juste ou savoir donner la vitesse adéquate à un mouvement apparaissent ici comme une évidence, mais trahissent un talent graphique peu commun. À cela s’ajoutent un toucher dans l’encrage, une intensité dans les noirs, qui rendent chaque planche reconnaissable entre mille et… la couleur nullement indispensable. 

Fin de la parenthèse islandaise pour deux héros qui n’aspirent désormais plus qu’à revoir Barcelone, mais cela, c’est une autre histoire !

mardi 7 novembre 2017

BATMAN

The Dark Prince Charming

- It’s a comic ? 
- C’est un album de BD franco-belge ? 
- C’est les deux à la fois ! It’s the Marini’s Batman ! 

© Dargaud 2017-  Marini
Hybride à plus d’un titre, la dernière parution du dessinateur transalpin bénéficie d’un traitement rare puisque son lancement se fait concomitamment des deux côtés de l’Atlantique, chez Dargaud comme chez DC Entertainment, preuve en est un dossier de presse conjoint en français et en anglais et une promo avec Jim Lee en personne ! 

Il est des propositions qui ne se refusent pas, mais prendre seul la suite de duos tels ceux constitués par Jeph Loeb et Tim Sale sur Halloween, Frank Miller et David Mazzucchelli sur Année un ou bien Grant Morrison et Dave McKean sur L'Asile d'Arkham, pour ne citer qu’eux, témoigne d’une bonne dose de confiance en soi… à moins d’éviter - autant que faire se peut - la comparaison et d’assumer ses différences. C’est à l’évidence le parti pris de DC qui désire cibler un nouveau lectorat : celui des amateurs(trices) européen(ne)s de BD quelque peu réfractaires aux attraits des fascicules made in US. 

Bien que bénéficiant d’une carte blanche de la part de l’éditeur américain, il convient de préciser que si Enrico Marini n’a pas souhaité révolutionner la licence, il apporte cependant sa propre sensibilité au travers de quelques arbitrages judicieux et c’est ce que semble rechercher Jim Lee. En premier lieu, le choix est fait de travailler sur un casting limité de personnages, mais pas des moindres puisqu’il s’agit du Joker, d’Harley Quinn et de Catwoman. Ensuite, il y a le souci de créer une codification graphique qui s’inscrit dans un cahier des charges strict tout en lui apportant diverses adaptations à la marge (les costumes, la batmobile…) ; et surtout, il y a cette atmosphère particulière qui plane sur Gotham grâce à une mise en couleurs directes qui privilégie les tonalités chaudes. Sur la partie scénario les choses restent très classiques même si la dualité/complémentarité du duo Batman/Joker place leurs relations sur un plan personnel voire intime et permet de développer certaines facettes qui pourraient apparaître à contre-emploi comme la culpabilité éprouvée par le Chevalier noire ou un Joker aux allures de dandy beau-gosse. Alors même si le digne héritier de la lignée Wayne ressemble furieusement à Marcus Valerius Falco et s’il manque encore un peu de profondeur à cette dramaturgie urbaine, il faut souligner cette tentative d’aller au-delà du manichéisme inhérent à quantité de productions du genre, même s’il y avait matière à pousser l’exercice un peu plus loin. 

Variation européenne sur l’un des héros emblématiques de la franchise DC, The Dark Prince Charming vaut - pour l’instant - plus par son graphisme que son récit, mais il faudra objectivement attendre le second volume prévu au printemps 2018 pour juger définitivement de l’ensemble. En tout cas DC veut y croire car à l’instar de Shiori Teshirogi avec Batman & the Justice League d’autres dessinateurs - sur divers continents – seraient contactés pour décliner localement l’une des icônes de l’hégémonie américaine sur le monde… des Comics.