samedi 21 septembre 2019

LEONARD 2 VINCI

© Futuropolis 2019 : Levallois
15018, les restes de la Terre errent dans le cosmos. Le "Renaissance" a accosté l’un de ces débris, celui où se trouve les ruines du Louvre, miraculeusement conservées. Sa mission ? Retrouver dans les vestiges du bâtiment un tableau de Léonard de Vinci, afin de  ressusciter ce dernier de parmi les morts… 

2019 est l’année du 500ème anniversaire de la mort du génie italien et du 24 octobre prochain au 24 février 2020, le musée de la rue de Rivoli lui consacre une rétrospective exceptionnelle. 

Léonard 2 Vinci est d’abord un bel objet de par sa conception, notamment son format et sa couverture superbement travaillée. Mais le fond et la forme sont-ils à l’unisson ? La première planche donne le ton, porteuse d’un espoir jamais déçu. Disons le simplement, Stéphane Levallois livre une partition graphique époustouflante. Poussant la minutie et le souci de l’imprégnation jusqu’à redessiner lui-même à la manière du maître florentin, il parcoure l’œuvre immense de celui-ci et prélève çà et là, au gré de ses besoins, les fragments de vie où les éléments picturaux nécessaires à ce conte fictionnel. Ainsi, il créée un album composite où dans un étrange parallèle de gris et sépia deux histoires éloignée de 13.500 ans se côtoient ; le futur de l’Humanité se retrouve alors incrusté dans un tableau du cinquecento. Mais l’auteur de La résistance du Sanglier en tant que scénariste sait donner une autre dimension à son histoire lorsqu’il rend hommage à l’homme sans éluder sa part d’ambiguïté. Ingénieur visionnaire, observateur scrupuleux du monde qui l’entourait, artiste à l’expressivité rarement égalée, Léonard de Vinci subjugue et Stéphane Levallois le transfigure, l’érige en démiurge augmenté capable de traverser le temps pour venir terrasser à lui seul les ennemis de l’espèce humaine et reproduire son génie à l’infini. Ce qui ne manquera pas d’interpeller. 

Visuellement hors des normes, ce récit d’un futur au-delà de la raison, fruit de rêveries passées et finalement achevées impose définitivement le talent de Stéphane Levallois et les commissaires de l’exposition Léonard 1 Vinci ne s’y sont pas trompés puisqu’ils font de Léonard  2 Vinci la BD officielle de l’événement.


jeudi 19 septembre 2019

IRA DEI

3. Fureur normande
 
© Dargaud 2019 : Brugeas & Toulhoat
La Sicile est déjà fort loin et le sud de la Péninsule s’avère être une nouvelle terre de conquête pour cette petite noblesse normande sevrée de richesses et de titres. Mais ni le royaume de Byzance, ni le souverain pontife ne laisseront un Normand mettre à sa main la botte italienne. 

Avec ce troisième volet, Ira Dei cultive toujours le goût du sang et des échauffourées meurtrières. 

À l’évidence, Ronan Toulhoat ne souhaite laisser aucun répit à quiconque. De la composition de ses planches jusqu’à ses encrages marqués ou à la mise en couleurs, tout est fait afin d’exacerber la détermination des belligérants et la danse macabre des armes de taille ou d’estoc. Italie oblige, si les combats sont dantesques, le scénario est machiavélique et Vincent Brugeas s’adonne avec brio aux subtilités de la Realpolitik médiévale. Soif de (du) pouvoir, désir de gloire, fourberies en tous genres et manœuvres de basse politique sont les maîtres-mots d’une intrigue qui ne compte pas ses morts. Qu’importe celui qui tient l’épée, pourvu que la victoire soit au bout. 

Des assauts nocturnes d’un repos toujours guerrier aux mortelles chevauchées diurnes, Fureur normande ne ménage en rien celui qui a décidé de suivre Tancrède sur les chemins sanglants de sa rédemption.

LE SUAIRE

3. Corpus Christi, 2019
 
© Futuropolis 2019 : Mordillat & Liberge
Corpus Christi, 2019 sème le doute. Entre mystiques et fanatiques, quel dieu y reconnaitrait les siens ? L’exaltation n’est pas la foi et les combats les plus nobles se doivent de se préserver des excès qu’ils dénoncent. En l’occurrence, ce pourrait-être la conclusion de ce triptyque, si une certaine hystérie ne venait pas brouiller la lecture de ce dernier volet. 

Tandis que les premiers instants restent dans la lignée de Lirey, 1357 et Turin, 1898, le récit évolue rapidement vers une certaine confusion des genres pour finir dans un maelstrom où il devient difficile de se retrouver. Si le propos est de mettre en exergue l’absurdité de tout fanatisme, l’objectif est atteint, mais en fallait-il autant ? N’y avait-il pas une autre voie que cette confrontation pandémoniaque pour (dé)montrer l’aliénation inhérente à toute dévotion, quelle qu’elle soit ! Est-il utile de vouloir faire rimer liberté d’expression et provocation ? In fine, la multiplication des sujets tels la folie, la vengeance, l’extrémisme ou la manipulation des foules, brouille la compréhension d’un scénario par trop excessif. 

Afin de soutenir une telle densité et lui donner sens, le graphisme d’Éric Liberge est poussé dans ses derniers retranchements. Les jeux de lumières entre chiens et loups, les embrasements crépusculaires ou la noirceur qui animent les divers protagonistes mettent le talent du dessinateur bordelais largement à contribution ; et si nombre de planches sont parfois chargées jusqu’à la saturation, le travail réalisé ne peut être que salué. 

Obscur tant dans sa forme que sur le fond, cet ultime opus du Suaire pèche par la confusion des ambitions... Que ses scénaristes soient pardonnés et qu’ils rendent grâce à Éric Liberge de les avoir sauvés. 
 

MATA HARI

© DM  2019 : Gil & Paturaud
Le 15 Octobre 1917, Margaretha Zelle fut exécutée au petit matin au fort de Vincennes entrant ainsi dans l’Histoire. 

Il est des destins qui laissent une empreinte qui doit plus aux fantasmes collectifs qu’à la réalité historique. Celui de Mata Hari est de ceux-ci. 

S’attachant à l’historicité des faits plus qu’à la fiction et ce jusque dans un dessin imprégné d’un réalisme à la beauté académique, Esther Gil et Laurent Paturaud livrent un album qui essaye de faire preuve d’impartialité et de désacraliser le mythe ! Si, sur l’instant, l’Armée française fit croire avoir exécuté une espionne afin de revigorer le moral de la Nation, elle créa sans le vouloir une légende… La jeune Néerlandaise qui passa sa vie à l’inventer n’aurait pu imaginer pareille fin. Mais vouloir réintégrer un tel personnage dans sa dimension humaine a-t-il un sens ? Dans le cas présent, la vérité importe-t-elle vraiment ? Fausse ingénue ou intrigante à la solde de l’ennemi, demi-mondaine ou danseuse érotique, amante libre de ses choix ou prisonnière de ses ambitions, manipulatrice ou manipulée… cette sulfureuse égérie du début du XIXe était une personnalité par trop complexe et cosmopolite pour l’époque et chacun peut retrouver en elle ce qu’il recherche ! 

L’Histoire a depuis longtemps oublié Margaretha Zelle, il n’en est pas de même pour Mata Hari. Cette nouvelle pièce versée à un dossier déjà fort conséquent n’apporte pas d’éléments nouveaux pour ceux déjà au fait de sa vie. Il n’en reste pas moins un trait qui magnifie l’éclat d’une femme qui sût en user.

mardi 10 septembre 2019

KEBEK

1. L'éternité
  
© Daniel Maghen 2019 - Gauckler
Un effondrement de terrain à la mine de "La grande Ourse" met à jour un artefact extraordinaire : une sphère parfaite en diamant noir. Roy Koks, responsable de la prospection et Natane, géologue du groupe Sekoyae vont être propulsés au cœur d’évènements qui les dépassent.

Au-delà du graphisme de Philippe Gauckler qui contribue grandement à la puissance narrative de Kebek, l’attrait de ce récit réside dans son équilibre des genres. Histoire d’anticipation : certes ! D’amour : également. Manifeste écologique et sociétal : aussi ! Conte post-apocalyptique : à l’évidence…

Paradoxalement, il n’est pas question ici de conquête spatiale ou de guerres entre les étoiles, mais d’une interrogation plus introspective, relative à nos origines. Au fil des planches et au travers de backwards/forwards à la fluidité maîtrisée, cette découverte va ébranler le monde jusque dans ses fondements. L’enjeu est désormais de savoir pourquoi et comment et le rôle des différents protagonistes introduits lors de de  premier volet


Esthétiquement des plus réussis, ce récit d’anticipation plus que de science-fiction constitue un solide divertissement parfaitement orchestré qui sait préférer une certaine profondeur du propos  aux poncifs du genre.

jeudi 5 septembre 2019

LES DEUX VIES DE PENELOPE

© Le Lombard 2019  : Vanistendael
Pénélope - chirurgienne de guerre - est de retour. Cela fait dix ans qu’elle s’absente longuement pour tenter de sauver ceux ou celles qui peuvent l’être. 

Plus le temps passe et plus la jeune femme a du mal à revenir totalement, à comprendre les siens et à se faire accepter d’eux. Elle les aime pourtant, mais pas plus que la mission dont elle s’est investie. Car pour exister, Pénélope a besoin d’être un peu ici et beaucoup là-bas… Aujourd'hui, le fragile équilibre qu’elle croyait avoir construit avec son mari et sa fille vacille.  

Judith Vanistendael n’est plus une inconnue. Après La jeune fille et le nègre, David, les femmes et la mort et Salto, elle scénarise et dessine Les deux vies de Pénélope

Cet album, au propos aussi intimiste que profond et au dessin subtil fait d’aquarelle et de crayons, interroge le lecteur sur la manière de concevoir et construire son existence, de différencier ce qu’il convient de faire... de ce qui ne peut l’être. La question n’est pas alors de dire ou de définir qui a tort et qui a raison, mais d’appréhender comment il est possible de s’accomplir pleinement à travers ses choix et les diktats de la société. 

Les sentiments sont mis à nus, simplement, la culpabilité de se voir s’éloigner des siens est là, sous-jacente, et la souffrance de ne pas être à sa place devient vite prégnante. Certains départs ressemblent à une fuite et voilà quatre ans que Pénélope n’est pas revenue.

GUNFIGHTER


© Glénat 2019 : Bec & Rouge
Craig Bellamy reprend connaissance. Il a salement morflé, mais grâce aux Cotten, il est toujours en vie. En retour, ils requièrent son aide pour conduire leurs longhorns à Abilene… 

Avec Gunfighter, Christophe Bec refait irruption dans le genre par la grande porte ! L’entrée en matière est bien posée, les fils narratifs sont rapidement noués et les divers flashbacks distillent suffisamment d’éléments pour laisser subodorer quelques développements à venir, sans dévoiler outre mesure le cœur de l’intrigue. En procédant de la sorte, le scénariste de Prométhée ne se ménage que peu de possibilités de digressions et de réelle surprise ! Ainsi pour ce western, il centre son propos sur un bad-boy gunfighter dans le rôle-titre et fait graviter, autour de lui, une kyrielle de seconds rôles académiques. Il y a Katherine, la jolie fermière au lourd secret, Charles Wallace, le cattle king mégalomane sans scrupule affublé d’une progéniture à l’avenant, Garth, le fidèle serviteur de la famille, Wayne, le frère impétueux et bien d’autres… De son côté, la participation de Michel Rouge à ce projet apparaît comme une évidence et son trait sait pleinement rendre compte de l’immensité des espaces de l’Arizona et insuffler le mouvement et l’expression voulus aux différents protagonistes. Visuellement le résultat n’appelle aucune remarque, Michel Rouge contrôle lui aussi son sujet. 

Cette trop grande maîtrise, tant au niveau du scénario que du dessin, est paradoxalement le seul bémol qui puisse être fait à cet album. En agissant de la sorte, outre le fait de mettre la barre très haut, Christophe Bec, Michel Rouge et, n’oublions pas, Corentin Rouge se mettent dans les ornières d’un classicisme dont il leur sera difficile de s’extraire. Toutefois, il sera mal venu de bouder le plaisir qu’offre la lecture de ce volet introductif parfaitement réalisé, bien que quelque peu convenu.

LILITH

1. Livre 1

© Hachette 2019 : Vakueva
Lilith est détentrice de l’énergie pure. Elle erre, avec son frère, dans l’espace et le temps à la recherche du mot qui façonnera définitivement le Monde. 

Nina Vakueva est une autrice freelance moscovite qui s’est illustrée sur l’adaptation graphique de League Of Legends. Elle scénarise et dessine aujourd'hui chez Robinson les aventures de Lilith. 

Hybridation entre le comics et le manga, cette nouvelle production du label BD d’Hachette Livre est un produit Hiveworks comics, plate-forme américaine créée pour diffuser de la bande dessinée en ligne. Le style respecte les codes graphiques des parutions nippones tant dans sa mise en scène que dans la gestion de ses rebondissements, mais dans un format et une structuration des pages qui fait référence aux publications américaines. Le résultat flatte l’œil, mais demeure en définitive très superficiel. 

De fait, ce volet introductif vaut surtout par l’esthétique du dessin de la graphiste russe et plaira certainement à son cœur de cible. Pour satisfaire les plus exigeants, le récit devra cependant prendre quelque consistance.