dimanche 19 juillet 2015

Le shérif is back

Le Juge, la République assassinée: Chicago-sur-Rhône

© Dargaud 2015 - Berlion
Renaud, François Renaud. Le 3 juillet 1975, il était abattu en pleine rue à Lyon. Un règlement de compte dit-on à l’époque. Pourquoi pas ? Sauf que la victime n’était pas un truand, mais un juge ! Après dix-sept ans d'enquête et six magistrats différents, cet assassinat se terminera par une la prescription des faits 2004. La République enterre ses juges comme ses préfets, sans vraiment se donner les moyens de faire toute la lumière.

Homme atypique, aimant les femmes et les tenues voyantes, François Renaud imprima à sa magistrature une certaine conception de la procédure pénale qui lui valut de nombreuses inimitiés. Habitué des dossiers brûlants, naviguant aux frontières de la grande criminalité et de la politique, il devint l’une des figures emblématiques du tout nouveau syndicat de la magistrature et la bête noire du milieu lyonnais. 

Olivier Berlion, prend le parti d’un scénario qui ne prétend pas refaire l’histoire, mais qui apporte sa vision sur le combat d’un homme qui transigeait sur peu de choses, à commencer par ses convictions. Ainsi, sans être en contradiction avec les faits, cette enquête aux allures de polar délivre une version personnelle du juge Renaud, allant même jusqu’à lui prêter une liaison avec Ulla, la passionaria de l’église Saint-Nizier !

Porté par un dessin réaliste qui plonge le lecteur dans un Chicago-sur-Rhône plus vrai que nature, Le juge, la République assassinée rappelle que la réalité dépasse parfois la fiction...

Private joke !


Le nouveau sticker pour Undertaker n° 2 !
 

 


Personne n'aurait du feu ?

Prométhée : 12. Providence
 
© Soleil Productions 2015 - Bec & Raffaele
Juin 2015, un peu moins de sept après Atlantis, Providence livre un dénouement pour le moins attendu ! 

Christophe Bec est un scénariste prolifique qui est certainement l’un des rares à pouvoir mener, sur la durée, un récit de science-fiction aussi ambitieux. Toutefois, il lui restait à clore son histoire et, si possible, de manière convaincante ! Alors, si les lecteurs de la première heure connaissaient le quand et subodoraient le comment, ils en ignoraient le pourquoi. C’est désormais chose faite et, il faut convenir que le coauteur de Sanctuaire ne fait pas dans la demi-mesure. Alors adhérera qui veut à cette fin qui laisse subsister quelques espoirs et ouvre la possibilité, dans quelques années, à un nouveau cycle ! Retenons simplement que, sans être transcendante, elle s’intègre parfaitement dans la logique du récit et donnera à réfléchir aux adeptes de Darwin comme aux tenants du créationnisme. 

Christophe Bec a créé un récit qui – malgré quelques longueurs inévitables – constitue en soi une performance. Maîtrisant son cours, il a su développer plusieurs axes narratifs aux travers d’une kyrielle de personnages, s’appuyer sur nombre de considérations scientifiques ou historiques pour les détourner à dessein, égarer le lecteur dans les aléas de la trame spatio-temporelle et susciter le suspens avec un compte à rebours apocalyptique. Mais, au-delà de l’indéniable complexité et la richesse du scénario, il faut saluer également le travail de nombreux dessinateurs et de Digikore Studios sur la mise en couleurs. Car si Prométhée se lit, il se regarde avant tout. D'abord effort solitaire de Christophe Bec sur les deux premiers volets, puis pluriel jusqu’à l’Arche, Stefano Raffaele emmène superbement la série jusqu’à son terme, avec un graphisme tout en ambiance. 

Une certaine logique aurait voulu que tout cela s’achève sur un treizième et ultime volet. Ceci sera chose faite en janvier 2016 puisque paraîtra (le 13 à 13 :13 GMT ?) Contact, prequel chorale où d’illustres signatures sont annoncées…

lundi 13 juillet 2015

Qui mates les Sarmates à dessein !

ReconquêtesLe sang des Scythes

© Le Lombard 2015 - Runberg & Miville-Deschênes
L’alliance Scythe se délite, rongée de l’intérieur. « On n’est jamais mieux trahi que par les siens » dit l’adage, c’est ce que les guerrières Sarmates s’apprêtent à démontrer…

Troisième volet de la tétralogie scénarisée par Sylvain Runberg et dessinée par François Miville Deschênes, Le sang des Scythes délaisse momentanément les grands combats pour se recentrer sur les dissensions qui minent les trois peuples nomades plus sûrement que les batailles. Aussi, les physionomies des visages comme l’expressivité des corps prennent le pas sur l’action pure et confirment que le dessinateur québécois maîtrise son art avec une certaine forme de perfection. Toutefois, est-il possible de s’interroger au sujet de quelques planches qui, curieusement, sans rien enlever à la qualité de l’ensemble, apparaissent s’en démarquer graphiquement. Sur cette saga mêlant habilement les références antiques et des considérations relevant de la Fantasy, Sylvain Runberg développe un récit épique qui sait faire la part belle au spectaculaire sans oublier de donner profondeur et complexité aux sentiments qui animent les principaux protagonistes. 

Avec un dessin d'un réalisme méticuleux, une mise en couleurs des plus travaillée et un scénario qui sait mobiliser l’imaginaire mythologique de tout à chacun, Reconquêtes réussit le délicat exercice d’offrir du grand spectacle sans transiger sur la qualité.

Même pas peur !

The haunt of fear (Int) : Volume 1
 
© Akileos 2015
La vieille sorcière et son antre de la peur, le gardien avec son caveau de l’horreur ou son coreligionnaire de la crypte de la terreur, cela ne vous rappelle rien ? Les plus anciens peut-être, les moins de vingt ans, eux, peuvent ne pas connaître ! 

Avec The Crypt of Terror et The Vault of Horror, The Haunt of Fear constituait la trilogie horrifique d’EC Comics, célèbre maison d’édition d’outre-Atlantique qui s’adonnait également aux récits de science-fiction avec Weird Science, aux policiers sanglants grâce à Crime Suspenstories ou d’aventure dans Frontline Combat ou Two-Fisted Tales. Bimestriel, créé au début des années cinquante, The Haunt of Fear s’articulait généralement autour de quatre très courts récits : une étude psychologique, une aventure d’horreur, un voyage au cœur du surnaturel et un récit scénique ; le tout sous la houlette maléfique de la Vieille Sorcière et de ses deux acolytes qui lançaient et concluaient chaque histoire. Initiée en mai 1950, la série connut rapidement un très grand succès mais ne survécut pas au puritanisme ambiant et au Comics Code Authority mis en place à la fin de 1954.

En mai 2015, Akiléos ressuscite les sept premiers volumes et les compile au sein de ce premier opus anthologique. S’inspirant sans vergogne des œuvres de Poe, Lovecraft ou Bradbury, Bill Gaines, Al Feldstein ou Harvey Kurtzman font de meurtriers en tout genre, vampires, momies, savants fous, zombies et consorts les héros de leurs scénarios. Pour donner tout leur poids à ces scripts très structurés et concis, se succèdent à la planche à dessins Jack Davis, Jack Kamen, Harvey Kurtzmann, Mick Harrison, Graham Ingels, Johnny Craig, Wally Wood…. Avec des styles différents, mais toujours avec ce même souci d’efficacité, ces maîtres du noir et blanc et de l’encrage donnent vie aux morts et plongent les lecteurs dans l’horreur la plus noire… 

Même si un petit sentiment de lassitude, voire de saturation, pointe en fin de lecture et que certaines histoires apparaissent bien désuètes au regard des productions actuelles, il convient de remettre ces dernières dans le contexte de l’époque pour en apprécier la force graphique et scénaristique.

Tchèques sans conviction...

La Druzina 
 
© Glénat 2015 - Mazeau & Brada
Emportés par le maelstrom de la Première Guerre mondiale, Ratislav et Jilhana se battent pour l’émergence de la Tchécoslovaquie sur les ruines de l’empire austro-hongrois. Marionnettes portées par leurs sentiments au gré événements qui les dépassent, ils traverseront ce que Winston Churchill qualifia de « dernière grande aventure romantique de l’Histoire ».

L'année 2014 a vu fleurir les albums ayant pour cadre les tranchés de la Der des Ders. Bien peu sont sortis des limites hexagonales pour relater cette même guerre vue et vécue depuis d’autres fronts !

Malgré ce qui peut être dit, La Druzina n’évoque que brièvement la Légion Tchèque si ce n’est en trame de fond. À l’inverse de Kris et de son superbe Svoboda, Jacques Mazeau (qui adapte ici un de ses propres romans) ne s’attarde que fort peu sur cette mythique armée sans pays qui, ballotée d’un camp à l’autre et après avoir traversée toute la Sainte Russie, tenta de s’embarquer pour la France à Vladivostok ! Ce one-shot est plutôt l’histoire d’un homme et donc… d’une femme qui, succombant à l’irrationalité de leurs émotions et de leurs sens, traversent un conflit trop grand pour eux. Amours multiples, trahisons confuses constituent la base de ce récit dont il est difficile de percevoir où il veut mener le lecteur tant la psychologie des personnages, comme son fil rouge, sont, finalement, empreints de superficiel !

De son côté, Brada parvient à retranscrire l’époque par une mise en couleur appropriée, mais ne peut, malgré un découpage travaillé, se départir d’un certain statisme et d’une relative confusion dans la physionomie. Il manque au dessin comme au scénario cette fougue, si chère à l’âme slave, qui devrait tout emporter… Aussi, une fois l’album refermé, le souvenir qu’il en reste s’avère déjà des plus fugaces !

mardi 7 juillet 2015

Lève-toi et marche

Nous, les morts2. Le Continent cimetière
 
© Delcourt 2015 - Macan & Kordey
Si l’uchronie permet de réécrire l’Histoire, elle ne la réinvente que très rarement. Là se situe la limite d’un genre qui butte sur la difficulté à recomposer le passé en dehors de ses propres canons. Nous, les morts évite cet écueil en s'appuyant sur un concept finalement peu développé. En déplaçant le centre de gravité de l’Humanité hors de la veille Europe, Darko Macam prend une première fois le contre-pied de notre réalité et le fait encore lorsque, six cents ans plus tard, des Inkas deviennent les maîtres des Amériques. 

Opus introductif, Les enfants de la peste innovait encore en hybridant les genres grâce à des cohortes de morts-vivants émergeant de leur tombe ! Mais là où certains auraient donné dans le zombie sanguinolent, le scénariste croate met cette forme d’immortalité en regard de l’utilisation qui en est faite ! De l’autre côté de l’Atlantique, les choses sont tout autre. Alors qu’une civilisation périclite dans la folie du désespoir, l’autre atteint son apogée dans le sang, la violence et des mœurs délétères. Le contraste est sciemment voulu et s’exprime, visuellement, au travers de la palette graphique de Yana, Nikola Vitovic’ et Len O’Grady, mais également dans le fait que ce qui relève de la malédiction pour les uns semble devoir être bénédiction pour les autres ! Ce postulat va amener le héros de cette tétralogie à faire ses humanités en parcourant le monde, en commençant par ce qui est désormais Le continent cimetière

Dans ce deuxième volet, Manco peut donner libre cours à sa curiosité, cette curiosité qui guiderait l’Homme vers sa fin. Parcourant une Angleterre et une France qui n’ont pas évolué depuis 1348, le jeune prince poursuit son voyage initiatique à la découverte de terres inconnues et de lui-même. Pendant ce temps, dans son propre pays, de nombreux bouleversements ne seront pas sans quelques conséquences sur son propre destin, prémices prémonitoires d’une mondialisation qui n’a pas encore eu lieu. Même si le scénario se fait largement elliptique, Darko Macam sait parfaitement découper son script, densifier son propos et dramatiser les différents moments forts en basculant d’un continent à l’autre, sans se départir d’une certaine forme d’humour et d'une tendance pour les choses du sexe qui mériterait peut-être une analyse. Pour servir cette quête sanguinaire, Igor Kordey imprime toujours un style puissant et crûment réaliste à ses planches, mais sait aussi jouer, lorsqu’il le faut, sur le registre des émotions. 

Uchronie reposant sur un script travaillé, à qui il ne faut toutefois pas en faire dire plus qu’il ne le peut, Nous, les morts renouvelle le genre et donne aux talents d’Igor Kordey et Darko Macam l’occasion de s’exprimer pleinement.

Thérapie de couple

VOYEURS 
 
© Boîte à bulles 2015 - Chmielewski & Podolec
Dominika et Szymon réinventent sans cesse leur relation amoureuse en déclinant à l’envi le charme de la première rencontre. 

Pour pleinement apprécier le scénario de Daniel Chmielewski, il faut pouvoir intégrer ses présupposés sur la durabilité du couple et les conditions qui lui permettent d'affronter les affres du temps. Toujours avec pudeur et retenue, le scénariste polonais explore quelques pans de la sexualité d’un couple et renvoie au lecteur ses propres interrogations sur l’harmonie nécessaire pour vivre à deux, la fidélité, l’amour et le sexe. Aussi, s’il est parfaitement concevable de partager certains fantasmes à l’érotisme gentillet, voire un tantinet scabreux, il peut être beaucoup plus difficile d’accepter que l’épanouissement du couple passe par les bras d’un tiers. 

Pour illustrer un tel propos, Daniel Chmielewski se devait de trouver un dessinateur qui sache retranscrire les intentions et les attentions sans sur-jouer. La pornographie serait de montrer, l’érotisme de suggérer aurait dit quelqu’un, et c’est ce que Marcin Podolec (Fugazi Music Club) fait parfaitement. Sous des airs de crayonné réalisés rapidement, le trait sait saisir avec justesse l’esprit qui anime chaque vignette, chaque personnage. 

Chacun abordera Voyeurs au seuil de ses propres conceptions en matière de libido et appréciera, ou non, le voyeurisme autobiographique de Daniel Chmielewski.