dimanche 26 août 2018

LA MORT VIVANTE

© Glénat 2018 - Vatine &Varanda
L’Humanité s’est réfugiée sur Mars après la destruction de la Terre. La science a mené l’Homme à sa perte, la Religion sera sa rédemption. Mais l’amour d’une mère n’a que faire des dogmes, quitte à braver les interdits…

Attendu de longue date, La Mort vivante - parue chez les montpelliérains de Comix Buro - met en avant la partition graphique d’Alberto Varanda pour laquelle les analogies avec Doré, Booth, Schuiten ou Andréas fleurissent dans les médias. Au-delà des avis enthousiastes, la minutieuse beauté du travail réalisé
ne peut être ignorée. Sombres et gothiques (bien qu’il soit ici question de science-fiction), les décors sont superbes et traduisent une appétence certaine pour l’architecture et les grands volumes. Sur ces derniers l’ex-sculpteur opte pour une mise en couleurs privilégiant les bleus et les bruns, imprégnant de la sorte ses cases d’une ambiance sourde et lourde. Cependant, quelques détails sont techniquement (et curieusement) en deçà de la quasi majorité des planches. Toutefois, pas de quoi remettre en question l’ensemble, simplement de s’interroger sur leur existence alors qu’en cinq ans, il avait possibilité de revenir dessus… ! Autre point, la marqueterie de hachurés qui donne toute sa finesse et sa texture, donc sa puissance visuelle, à l’album mais qui parfois devient par trop présente et casse l’harmonie du dessin tel un passage surjoué dans une symphonie parfaitement exécutée ! Dit autrement, le trait d’Alberto Varanda, ne peut excuser ces relâchements aussi relatifs que coupables !

La forme évoquée, abordons le fond. Si la pagination initiale a été revue à la hausse, elle ne permet pas à Olivier Vatine d’explorer toutes les possibilités offertes par le récit de Stefan Wul qui, ici, se trouve réduit à sa plus simple expression. Dense, car trop synthétique le scénario se révèle bien à l’étroit dans ses soixante-huit pages pour pouvoir approfondir les motivations de Martha, les raisons de la déviance de la société martienne, la mission que se sont assignés les Poulpes tripodes… et tant d’autres choses. Même si l’exercice est bien exécuté, il demeure intrinsèquement par trop succinct et laisse une sentiment de manque qui en atténue la portée.

En résumé, La mort vivante est indéniablement un bel album, mais il aurait pu être beaucoup plus…

mercredi 15 août 2018

LES BEAUX ETES

4. Le repos du guerrier
 

© Dargaud 2018 Zidrou & Lafebre
Tous pensaient que Les Beaux étés était une série à remonter délicieusement le temps ! En fait, il n’en est rien. En arrière toute, barre au Sud, cap sur les congés de l’été 1980…

Bonheur ! Si un mot pouvait résumer les tribulations estivales des Faldérault dans le Midi, c’est bien celui-ci. À bien y réfléchir, il y aurait peut-être aussi insouciance. Incertitude sur la date du départ, voyage en chansons (d’époque qui plus est !) sur les routes hexagonales, séjour en plein air (voire à la belle étoile) et retour sans nostalgie vers la Belgique natale… la trame narrative de Zidrou est fixée depuis Cap au Sud. Il reste cependant de nombreux sujets de variations qui donnent leur saveur aux différents titres parus. Cette fois-ci, les enfants ont grandi (hé oui !), exit le camping pour la quiétude rêvée de la résidence secondaire et puis, le maître aurait trouvé un élève !

Autant d’occasions pour le scénariste belge de concocter des saynètes amusantes ou des situations cocasses pour cette famille idéale pour laquelle Jordi Lafebre, avec son trait gentiment caricatural, accroche des sourires aux lèvres et disperse des étincelles de joie dans les yeux.

Léger, attachant et d’un optimisme à toute épreuve Le repos du guerrier est à l’image de ces heures insouciantes qui vous feraient croire que les vacances peuvent durer plus d’un court été.

LE POUVOR DES ATLANTES

1. Le vol du Coléoptère

© Paquet 2018 - Marchand
L’Atlantide n’en finit pas de hanter l’inconscient collectif et les albums qui y font référence sont désormais légion. Le pouvoir des Atlantes en est l’une des dernières variations en date. 

À l’évidence, Bruno Marchand connaît ses classiques et n’hésite pas à jalonner son récit d’œillades à ses illustres prédécesseurs. Des sursauts de la Seconde Guerre mondiale, aux prémices d’un nouvel ordre planétaire, en passant par les sables d’un désert où les volutes de la pipe du professeur Steiner remplacent celles des cigares des pharaons, Jonas Monfort parcourt le monde à la poursuite de ses visions prescientes autant que tibétaines. Cela fleure bon la désuétude des années Cinquante, Blake et Mortimer et consorts. 

Graphiquement, la filiation à l’école de la ligne claire, bien qu’évidente, demeure ambiguë. Ceci est certainement à mettre au compte d’un trait qui n’en possède pas toute la finesse ni la précision, ou à une mise en couleurs qui ne s’adonne pas vraiment à l’art de l’aplat, sans parler d’un usage plus que modéré du traditionnel gaufrier. Cependant, si la lettre laisse à désirer, l’esprit - lui - est indéniablement là ! Fortement empreint de l’influence de ses ainés d’outre Quiévrain, 

Le pouvoir des Atlantes sait toutefois cultiver sa différence en optant pour un registre hybride et quelques libertés aéronautiques qui devraient, cependant, susciter l’adhésion d’un large public.

ESCAPE THIS

© Glénat 2018 - Betbeder & Pietrobon
Quatre ! Ils sont quatre dans cette pièce et aucun d’eux ne sait comment, ni pourquoi il est là. La réponse à leurs questions, comme la sortie, se trouve peut-être dans ces énigmes qui leurs sont insidieusement posées ? 

Si certain(e)s sont persuadé(e)s que le pitch d’un comic tient sur un timbre-poste, la lecture d’Escape this les incitera à reconsidérer leur position. En effet, il faut savoir renoncer à toute forme de rationalité pour apprécier les circonvolutions du scénario concocté par Stéphane Betbeder. Mais au-delà de la crédibilité de l’histoire, subsiste la manière dont elle est racontée. Sur ce point, difficile de se faire une véritable opinion tant ce récit aux va-et-vient chronologiques nombreux et aux allures de cauchemar éveillé n’arrive pas à se donner un sens, au propre comme au figuré. Ainsi, le récit choral prend au fil des pages une tournure psychanalytique qui laisse circonspect tant la logique sous-jacente demeure des plus floues. De flou, il ne saurait en être question avec le dessin de Frederico Pietrobon dont le réalisme tranche singulièrement avec l’irrationalité des situations. Toutefois le manque de souplesse du trait rigidifie la cinématique des protagonistes malgré une aventure à la dynamique pourtant plus que soutenue. 

Explorant le registre de l’horreur psychologique Escape this laissera sur leur faim ceux qui sont en quête de certitude !

HORIZONTALE

© Le Lombard 2018 - Zidrou & Bosschaert
Tous les bébés sont « précieux », mais certains peut-être plus que d’autres ! Alors aux grands mots, les grands remèdes et pour quelques-unes l’horizontalité est de mise… 

Pour parler de maternité ou de grossesse difficile, quoi de mieux que deux mecs ! Zidrou s’essaye donc au récit intimiste dans lequel il ne se passe rien, enfin presque. Le lecteur est toutefois prévenu dès les premières pages, mais que la lecture est longue malgré les effets de scénario déployés ! Une succession de clichés sur une famille parfaite et aimante, sans saute d’humeur, à l’optimisme indéboulonnable et à la force de caractère qui frôle l’admiration. Et qui plus est, les copines, façon black-blanc-beur, sont hyper sympas et le petit ami est mûr pour la béatification. Lorsque Zidrou fait dans le socialement correct… Dieu que c’est ennuyeux ! 

Pour ceux qui ont connu une situation similaire, les choses ne sont pas toujours aussi roses, loin s'en faut. La peur de la crise d’éclampsie qui peut dévaster votre existence, l’angoisse des contractions, l’inquiétude à chaque prise de sang (surtout des résultats), les repas faits de poissons bouillis de légumes cuits à l’eau, l’absence de vie sociale, la canicule à supporter sans climatisation, la compassion des autres, les courses et le ménage à se taper, l’ainé à s’occuper, les jours qui s’égrènent dans l’attente du 6ème mois et surtout votre impuissance face à votre compagne qui se bat seule contre son corps. Sans noircir inutilement le tableau, tout cela est bien loin du long fleuve tranquille dépeint par l’ami Zidrou et gentiment dessiné par Jan Bosschaert ! 

Cependant, que les futures parturientes, forcées au repos, n’hésitent pas à se ruer sur Horizontale pour se donner du courage puisque ce n’est pratiquement que du bonheur... Sinon, il y a une super promo sur les Princes goût lait & chocolat à Carrefour.

jeudi 2 août 2018

BLACK MONDAY MURDERS


Gloire à Mammon

© Urban Comics 2018 - Hickman & Coker
Et si l’argent et son corollaire le pouvoir étaient les instruments du Diable, lui permettant d’asservir les hommes. Manipuler l’un, c’est s’assurer l’autre ! Ainsi les marchés seraient les autels sacrificiels où les positions se nouent et se dénouent et les bourses les temples élevés à la gloire de Mammon, Prince des Enfers et de la Cupidité qui règne sans partage depuis que le troc est mort…

Hickman Jonathan est un vieux briscard qui sait écrire un scénario avec efficacité. Prenez un monde pas si éloigné du nôtre, réduisez le à l’une de ses composantes, telle la finance, donnez un autre sens aux choses en transformant les codes qui les régissent en rites ésotériques, sachez faire mourir fort à propos en nimbant le tout de conditions troublantes et de glyphes mystérieux, développez des thématiques aux relents conspirationnistes et donnez finalement un semblant de rationalité à l’ensemble en injectant un flic initié et pragmatique. Il ne reste plus alors qu’à orchestrer le tout en quatre chapitres entrecoupés de pauses graphiques et autres artéfacts scénaristiques afin de mettre en place le propos et faire monter crescendo la tension.

D’efficacité, il en est également question pour ce qui est de la couleur de Michael Garland et du graphisme. Tom Coker livre ici une partition parfaite - à la hauteur du scénario - avec un trait hyperréaliste qui ne laisse aucune distanciation possible. À cela s’ajoute sa capacité à donner une dimension esthétique et surnaturelle aux décors comme à certains éléments clefs du récit (ou de la mise en page) qui referment le piège sur le pauvre lecteur qui en est réduit… à attendre la suite avec impatience. 

Gloire à Mammon prouve que l’argent a bien , malgré ce que disait Vespasien, une odeur et c’est celle du soufre. .

100 MILLIARDS D'IMMORTELS

Radio zéro

© C-Comics 2018 - De Caneva
Second volet de l’aventure éditoriale de Stéphane de Caneva chez Ulule avec un nouvel opus qui reprend l’univers de 100 milliards d’immortels tout en s’affranchissant de son prédécesseur : Omnis obscura

Sur un fil rouge quelque peu métaphysique, le dessinateur marseillais nous gratifie de 8 courtes histoires. À l’évidence, ce second volet est l’occasion d’essayer et d’expérimenter puisque, même s’ils concourent tous au même récit, chaque épisode possède sa propre identité graphique tant au niveau du trait que de la mise en couleurs. À la lecture, l’exercice est déroutant, mais possède le mérite de sortir des sentiers battus. Évacuant la question du « comment » pour se poser celle du « à quoi », Stéphane de Caneva s’interroge sur les dérives de l’Immortalité et de l’hyper technisation de la société qui en découlerait. Avec une telle matière, les voies à explorer sont infinies, toutefois le choix pris ici « d’intellectualiser » le propos déroute un tant soit peu ! 

Alors qu’Omnis obscura jouait la carte du Comics avec actions et effets spéciaux à la clef, Radio zéro semble vouloir entrainer le lecteur sur un terrain plus abstrait et complexe… au risque de le perdre !

VENISE HANTEE

Le mystère de la chambre 14

© EP Media 2018 - Seite & /Wagner
Victime du naufrage d'Emmanuel Proust Editions, Venise hantée  était de ces albums où la suite (ou la fin) se trouvait reportée sine die. Par un heureux concours de circonstances, il trouve cependant ici sa conclusion sous forme d’une intégrale rééditée. 

Travaillant avec mesure la psychologie de ses personnages, Roger Seiter privilégie la densité narrative aux effets de manche. Le rythme de son récit s’en trouve marqué et plutôt qu’un torrent de situations s’enchainant les unes derrières les autres, il préfère une histoire au cours plus tranquille qui sait faire montre d’un dénouement pour le moins … surprenant. Sur un registre à l’avenant, Vincent Wagner fait preuve d’un trait réalisme mais épuré qui traduit les états d’âmes de ses différents protagonistes et la puissance émotionnelle des lieux, chargés du parfum d’un passé révolu mais toujours enivrant. Les décors sont superbement marqués par le jeux des ombres et une mise en couleurs aux teintes passées, sans tapage, mais très à propos. 

Marquant la transition et l’engagement dans la modernité de toute une époque Le mystère de la chambre 14 cultive toutefois la saveur surannée de ses vieux romans qui relevaient autant de l’étude de mœurs que du policier.