jeudi 19 septembre 2019

MATA HARI

© DM  2019 : Gil & Paturaud
Le 15 Octobre 1917, Margaretha Zelle fut exécutée au petit matin au fort de Vincennes entrant ainsi dans l’Histoire. 

Il est des destins qui laissent une empreinte qui doit plus aux fantasmes collectifs qu’à la réalité historique. Celui de Mata Hari est de ceux-ci. 

S’attachant à l’historicité des faits plus qu’à la fiction et ce jusque dans un dessin imprégné d’un réalisme à la beauté académique, Esther Gil et Laurent Paturaud livrent un album qui essaye de faire preuve d’impartialité et de désacraliser le mythe ! Si, sur l’instant, l’Armée française fit croire avoir exécuté une espionne afin de revigorer le moral de la Nation, elle créa sans le vouloir une légende… La jeune Néerlandaise qui passa sa vie à l’inventer n’aurait pu imaginer pareille fin. Mais vouloir réintégrer un tel personnage dans sa dimension humaine a-t-il un sens ? Dans le cas présent, la vérité importe-t-elle vraiment ? Fausse ingénue ou intrigante à la solde de l’ennemi, demi-mondaine ou danseuse érotique, amante libre de ses choix ou prisonnière de ses ambitions, manipulatrice ou manipulée… cette sulfureuse égérie du début du XIXe était une personnalité par trop complexe et cosmopolite pour l’époque et chacun peut retrouver en elle ce qu’il recherche ! 

L’Histoire a depuis longtemps oublié Margaretha Zelle, il n’en est pas de même pour Mata Hari. Cette nouvelle pièce versée à un dossier déjà fort conséquent n’apporte pas d’éléments nouveaux pour ceux déjà au fait de sa vie. Il n’en reste pas moins un trait qui magnifie l’éclat d’une femme qui sût en user.

mardi 10 septembre 2019

KEBEK

1. L'éternité
  
© Daniel Maghen 2019 - Gauckler
Un effondrement de terrain à la mine de "La grande Ourse" met à jour un artefact extraordinaire : une sphère parfaite en diamant noir. Roy Koks, responsable de la prospection et Natane, géologue du groupe Sekoyae vont être propulsés au cœur d’évènements qui les dépassent.

Au-delà du graphisme de Philippe Gauckler qui contribue grandement à la puissance narrative de Kebek, l’attrait de ce récit réside dans son équilibre des genres. Histoire d’anticipation : certes ! D’amour : également. Manifeste écologique et sociétal : aussi ! Conte post-apocalyptique : à l’évidence…

Paradoxalement, il n’est pas question ici de conquête spatiale ou de guerres entre les étoiles, mais d’une interrogation plus introspective, relative à nos origines. Au fil des planches et au travers de backwards/forwards à la fluidité maîtrisée, cette découverte va ébranler le monde jusque dans ses fondements. L’enjeu est désormais de savoir pourquoi et comment et le rôle des différents protagonistes introduits lors de de  premier volet


Esthétiquement des plus réussis, ce récit d’anticipation plus que de science-fiction constitue un solide divertissement parfaitement orchestré qui sait préférer une certaine profondeur du propos  aux poncifs du genre.

jeudi 5 septembre 2019

LES DEUX VIES DE PENELOPE

© Le Lombard 2019  : Vanistendael
Pénélope - chirurgienne de guerre - est de retour. Cela fait dix ans qu’elle s’absente longuement pour tenter de sauver ceux ou celles qui peuvent l’être. 

Plus le temps passe et plus la jeune femme a du mal à revenir totalement, à comprendre les siens et à se faire accepter d’eux. Elle les aime pourtant, mais pas plus que la mission dont elle s’est investie. Car pour exister, Pénélope a besoin d’être un peu ici et beaucoup là-bas… Aujourd'hui, le fragile équilibre qu’elle croyait avoir construit avec son mari et sa fille vacille.  

Judith Vanistendael n’est plus une inconnue. Après La jeune fille et le nègre, David, les femmes et la mort et Salto, elle scénarise et dessine Les deux vies de Pénélope

Cet album, au propos aussi intimiste que profond et au dessin subtil fait d’aquarelle et de crayons, interroge le lecteur sur la manière de concevoir et construire son existence, de différencier ce qu’il convient de faire... de ce qui ne peut l’être. La question n’est pas alors de dire ou de définir qui a tort et qui a raison, mais d’appréhender comment il est possible de s’accomplir pleinement à travers ses choix et les diktats de la société. 

Les sentiments sont mis à nus, simplement, la culpabilité de se voir s’éloigner des siens est là, sous-jacente, et la souffrance de ne pas être à sa place devient vite prégnante. Certains départs ressemblent à une fuite et voilà quatre ans que Pénélope n’est pas revenue.

GUNFIGHTER


© Glénat 2019 : Bec & Rouge
Craig Bellamy reprend connaissance. Il a salement morflé, mais grâce aux Cotten, il est toujours en vie. En retour, ils requièrent son aide pour conduire leurs longhorns à Abilene… 

Avec Gunfighter, Christophe Bec refait irruption dans le genre par la grande porte ! L’entrée en matière est bien posée, les fils narratifs sont rapidement noués et les divers flashbacks distillent suffisamment d’éléments pour laisser subodorer quelques développements à venir, sans dévoiler outre mesure le cœur de l’intrigue. En procédant de la sorte, le scénariste de Prométhée ne se ménage que peu de possibilités de digressions et de réelle surprise ! Ainsi pour ce western, il centre son propos sur un bad-boy gunfighter dans le rôle-titre et fait graviter, autour de lui, une kyrielle de seconds rôles académiques. Il y a Katherine, la jolie fermière au lourd secret, Charles Wallace, le cattle king mégalomane sans scrupule affublé d’une progéniture à l’avenant, Garth, le fidèle serviteur de la famille, Wayne, le frère impétueux et bien d’autres… De son côté, la participation de Michel Rouge à ce projet apparaît comme une évidence et son trait sait pleinement rendre compte de l’immensité des espaces de l’Arizona et insuffler le mouvement et l’expression voulus aux différents protagonistes. Visuellement le résultat n’appelle aucune remarque, Michel Rouge contrôle lui aussi son sujet. 

Cette trop grande maîtrise, tant au niveau du scénario que du dessin, est paradoxalement le seul bémol qui puisse être fait à cet album. En agissant de la sorte, outre le fait de mettre la barre très haut, Christophe Bec, Michel Rouge et, n’oublions pas, Corentin Rouge se mettent dans les ornières d’un classicisme dont il leur sera difficile de s’extraire. Toutefois, il sera mal venu de bouder le plaisir qu’offre la lecture de ce volet introductif parfaitement réalisé, bien que quelque peu convenu.

LILITH

1. Livre 1

© Hachette 2019 : Vakueva
Lilith est détentrice de l’énergie pure. Elle erre, avec son frère, dans l’espace et le temps à la recherche du mot qui façonnera définitivement le Monde. 

Nina Vakueva est une autrice freelance moscovite qui s’est illustrée sur l’adaptation graphique de League Of Legends. Elle scénarise et dessine aujourd'hui chez Robinson les aventures de Lilith. 

Hybridation entre le comics et le manga, cette nouvelle production du label BD d’Hachette Livre est un produit Hiveworks comics, plate-forme américaine créée pour diffuser de la bande dessinée en ligne. Le style respecte les codes graphiques des parutions nippones tant dans sa mise en scène que dans la gestion de ses rebondissements, mais dans un format et une structuration des pages qui fait référence aux publications américaines. Le résultat flatte l’œil, mais demeure en définitive très superficiel. 

De fait, ce volet introductif vaut surtout par l’esthétique du dessin de la graphiste russe et plaira certainement à son cœur de cible. Pour satisfaire les plus exigeants, le récit devra cependant prendre quelque consistance.

samedi 31 août 2019

V-Girls

1. Incatare 
 
© Soleil 2019 :  Pécau & Ukropina
Quel point commun entre la plus belle femme du monde, une pilote émérite, l’eau et l’air ? Le dénouement de la future Seconde Guerre mondiale. Élémentaire mon cher Fleming ! 

Historien et scénariste BD, Jean-Pierre Pécau n’a pas son pareil pour réécrire l’histoire à sa manière.Construisant ce premier volet autour d’une Hedy Lamar qui de l’Extase aux prémices du Wi-Fi s’assume pleinement, le père des Archontes décline, sous la forme d’un triptyque, une nouvelle série où se mêlent éléments historiques, fantastiques et uchronie, le tout sur fond hollywoodien. Les cartes sont connues, mais rebattues habilement pour une nouvelle partie dont la mise en œuvre échoit au duo Jovan Ukropina (dessin) & Hugo Facio (couleurs) qui se révèle parfaitement efficace et ce aussi bien dans l’expressivité et la physionomie des protagonistes que l’approche très cinématographique des décors. 

Les amateurs de jolies égéries au caractère trempé, de technologies retro-futuriste et de dimensions parallèle seront ravis. Pour les autres, Incatare constitue une mise en bouche qui laisse présager d’une suite des plus consistantes !

lundi 12 août 2019

DEVOIRS DE VACANCES

La plage, un fauteuil en terrasse, une bouteille de blanc du pays et beaucoup d’albums en retard. Les devoirs de vacances… c’est sacré !  


Le Dieu vagabond

© Sarbacane 2019 : Dori
Eustis est satyre banni du pays des Dieux pour avoir osé importuner une protégée d’Artémis… Depuis il erre en quête de rédemption. Un univers graphique haut en couleurs où les références aux illustres ainés sont légions - Van Gogh, Winsor McCay, Klint, Hokusai… pour n’en citer que quatre ; une histoire à l’absurdité onirique qui permet d’aborder, au travers du prisme mythologique, des thématiques des plus contemporaines…

Voici résumée en quelques mots l’œuvre inclassable de Fabrizio Dori, un conte qui emmène le lecteur dans une réalité où les parallèles avec la nôtre sont trop nombreux pour être fortuits. 

À découvrir et à apprécier. 


L’âge d’or

© Dupuis 2018 : Moreil & /Pedrosa
Un graphisme somptueux travaillé telles les enluminures, une recherche dans le choix des couleurs qui ne doit rien au hasard, un récit digne des plus belles chansons de gestes… le dernier album de Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, est un petit bijou. 

Que dire de plus ? Rien !

L’âge d’or est une immersion dans les contes d’antan mais avec une touche de modernité qui en fait tout le charme et l’à propos. 

La seule question qui vaille désormais est : à quand la suite ? 


Orwell 

© Dargaud 2019 : Christin & Verdier
Journaliste, écrivain, homme de conviction, Éric Arthur Blair, alias Georges Orwell ne se résume pas uniquement à 1984. Issu de la bonne bourgeoisie anglaise, il n’hésita pas, pour écrire ses articles, à s’immerger dans les bas-fonds de Londres ou de Paris et d’aller combattre sur le front de Catalogne. Homme de gauche mais qui s’avait se montrer acerbe et critique envers toute les formes d’oppression qu’elles soient coloniale ou soviétique, il livre avec sa dernière œuvre une vision prémonitoire qui aujourd’hui fait toujours référence. 

Pierre Christin écrit ici une angiographie qui tente quelque part de mettre Orwell entre Malraux et Hemingway en oubliant les côtés sombres d’un homme qui, à n’en pas douter, en avait.

Sur une telle partition, Sébastien Verdier pose un dessin en noir et blanc au réalisme historique, simplement rehaussé de quelques incrustations en couleurs et d’interventions de guest stars.

Orwell, prouve que – sur certaines histoires - la BD et la littérature se complètent …. l’une pouvant donner envie de lire l’autre ! 


Sur nos ruines 

© Casterman 2019 : Jarbinet
Dernier volet du quatrième diptyque d’Airborne 44 avec un Philippe Jarbinet au sommet de son art. 

Ce huitième album revient sur l’un des derniers épisodes de la seconde Guerre mondiale, celui qui vit américains et soviétiques se livrer à une course sans merci aux savants nazis. Ainsi, il apparait que l’honneur n’est pas forcément une valeur cardinale en cas de guerre et que la vie des uns ne vaut pas forcément – aux yeux des états-majors – la vie des autres. 

Un dessin réaliste jusqu’au dernier bouton de vareuse et un récit qui rappelle que la conquête spatiale doit certainement un peu à ceux qui sont morts dans les chaines de montage de Mittelwerk. 


Rencontres obliques 

© Le Lombard 2018 : Clarke
4 planches, 16 cases, pour une histoire courte. 

25 histoires pour un album sombre autant qu’inquiétant. 

Des abimes de l’inconscient aux profondeurs des nuits de cauchemar, ces saynètes effrayantes par la sobriété de leur mise en scène ou la profondeur hypnotique de leur noir & blanc se nopurrissent avec une délectation morbide de nos angoisses intimes. 

À lire la lumière allumée et surtout pas avant de se coucher. 


Le Sang des cerises - Livre 1 - Rue de l'Abreuvoir 

© Delcourt 2018 : Bourgeon
De la vieille Europe aux terres africaines en passant par les bayous américains, en près de 40 ans François Bourgeon aura fait rêver et voyager près de deux générations de lecteurs. Voici Zabo à Paris à l’enterrement de Jules Vallès. La commune n’est plus, mais elle hante encore le cœur de ceux qui en furent. 

Lire Les passagers du vent vaut bien des cours d’histoire et Rue de l’abreuvoir n’échappe pas à la règle. Les dialogues en breton et argot originaux, un Paname d’époque… cet album est une plongée dans l’urbanité parisienne et dans un Montmartre d’une autre époque où la violence et la misère avaient valeur de loi. 

Toutefois à trop vouloir entremêler - dans une authenticité difficilement appréciable pour les néophytes - la petite histoire des gens de la butte avec la Grande, celle des débuts sanglants de la IIIe République, constitue un écueil, tout comme ces physionomies qui, au fil des ans, connaissent une lente évolution vers plus de figuration. 

Cependant, il faut bien reconnaître que la magie opère toujours et que cette série est indéniablement l’une des références hexagonale en la matière et ce n’est que pure justice. 


Hugo Pratt, un gentilhomme de fortune 2. Venise

© Vertige Graphic 2011 : Cossi
Cette biographie d’Hugo Pratt est à l’image des aventures de Corto entre plausible et rêverie. 

Dans une ambiance qui rappelle les aventures de l’illustre marin et un Venise qui tient les rôles titres, Paolo Cossi retrace la jeunesse insouciante et dilettante de l’auteur italien et la met indiciblement en parallèle de la vie de son allégorique héro. 

Respectant l’esprit du maestro, Paolo Cossi réalise un album qui ravira les amateurs de l’emblématique marin et de Venise.  


Renato Jones #2 

© Akileos 2018 : Kaare
La croisade de Renato Jones touche à sa fin dans une démesure qui vire, comme le concède son créateur, à la caricature… car la réalité semble dépasser cette pure fiction, du moins de l’autre côté de l’Atlantique. 

Critique au vitriol du capitalisme américain dopée aux psychotropes et stéroïdes divers, Freelance, est une débauche d’effets visuels et de considérations sur l’état de dépravation du monde. Cela part un peu dans tous les sens, n’est pas forcément des plus lisible… voire compréhensible, mais cette œuvre militante possède un coté prémonitoire dans sa surenchère qui ferait frémir.