jeudi 29 novembre 2018

LES ERRANCES D'EMANON

Emanon est la mémoire pas seulement de l’Humanité, mais de toute vie sur Terre. Elle porte en elle le souvenir des temps premiers. 

Emanon déambule à la recherche de son destin, en attendant la fille qu’elle enfantera et qui la plongera dans l’oubli comme elle le fit avec sa mère qui, avant elle le fit avec la sienne… 

Fable moderne sur la solitude de l’éternité, sur la nécessité de préserver toutes les espèces vivantes comme un miracle improbable, Les errances d’Emanon est une histoire qui aborde de manière subtile nombre de questions qui empêcheraient de dormir pour peu de leur accorder un minimum d’attention. 

Le trait fin, subtile et chargé de sensualité de Kenji Tsuruta fait encore une fois merveille et donne au récit de Shinji Kajio, une tonalité aussi particulière que délicate.

PROMETHEE

18. La théorie du grain de sable
 
© Soleil Productions 2018 - Bec & Diaz
Les séries au long cours n’ont d’intérêt que si le sujet s’y prête et que chaque album apporte sa contribution à une histoire dont la complexité comme l’intrique permettent les développements conséquents. 

Globalement Prométhée répond à cette définition, même si l’exercice s’avère périlleux sur la durée. Cependant, pour ce dix-huitième volet, la question qui vient immédiatement à l’esprit est : pourquoi ? Pourquoi avoir publié La théorie du grain de sable qui n’apporte rien de fondamental à la compréhension du récit et qui semble exister uniquement pour faire le nombre ? 

À oublier, d’autant plus que Stefano Raffaele n’est plus aux pinceaux.

samedi 24 novembre 2018

Rencontre avec Zeina ABIRACHED

 
Nous voulions explorer toutes les possibilités du mot « refuge », que ce soit dans l’amour, dans une spiritualité, mais aussi dans un territoire, dans une langue, dans le rapprochement avec un être totalement différent.
 
 
© Jot Down Magazine
Zeina Abirached, comment naît une collaboration avec Mathias Énard ?
Zeina Abirached : Nous nous connaissions de loin en réalité. J’avais quasiment lu tous ses livres et lui les miens. Nous nous sommes rencontrés lors de la sortie du Piano oriental et de Boussole. Quelqu’un avait eu la bonne idée de nous inviter en même temps, à une table ronde, au salon du livre francophone de Beyrouth. À cette occasion, nous nous sommes rendus compte très vite que nous avions énormément de points communs et pas seulement au travers de nos deux livres qui évoquent l’Orient et son rapport à l’Occident, la musique orientale… et même la ville de Vienne. En fait, nous avons travaillé sur les mêmes thématiques… en parallèle, sans même se connaitre. Et puis, dans l’année qui a suivi, nous nous sommes beaucoup revus sur des salons, si bien qu’à un moment donné, nous avons proposé des lectures dessinées, Mathias lisait un poème et je dessinais en public. C’était les prémices d’un travail à deux ! Cette expérience nous a permis de partager un même espace et de créer un univers commun. Un an plus tard alors que nous prenions une bière après une lecture dessinée, Mathias m’a demandé quand est-ce que nous ferions une bande dessinée ensemble et je lui ai répondu « Quand tu veux ! ». Deux jours plus tard, nous avons commencé à travailler ensemble. C’était très simple en fait !

Un scénario était donc déjà écrit ?
Z.A. : En fait, il m’a d’abord présenté la partie afghane. Il l’avait déjà en tête. Cela faisait longtemps, je pense, qu’il désirait raconter l’histoire de ces européens qui, à l’autre bout du monde, écoutaient à la radio comment l’Europe basculait dans la guerre. Il me l’a proposé en disant que nous pourrions avoir un autre volet, peut-être une histoire d’amour entre une syrienne et un européen…. C’était très flou, finalement cette seconde partie de Prendre refuge nous l’avons écrite à deux !

Pourquoi une seconde histoire ? La partie afghane ne pouvait se suffire à elle-même ?
Z.A. : Nous désirions faire le parallèle entre la déclaration de la guerre 39-40 et la situation actuelle en Syrie. Nous voulions ainsi ancrer ce récit dans le présent, un présent qui bascule en Syrie et au Moyen-Orient. Ce n’est plus l’Europe pour le coup, mais elle est toujours présente. Ce n’est pas anodin si Neyla arrive à Berlin. Berlin est une ville qui a été détruite puis reconstruite. Berlin et Alep sont semblables, mais Alep n’a pas encore été reconstruite. Mais cela laisse de l’espoir pour Alep de voir que Berlin s’est relevée de ses cendres.

Au fait pourquoi ce titre ?
A.Z. : Dans la partie afghane, Ella et Ria trouvent refuge dans la beauté du lieu, dans leur amour naissant. Nous voulions explorer toutes les possibilités du mot « refuge », que ce soit dans l’amour, dans une spiritualité, mais aussi dans un territoire, dans une langue, dans le rapprochement avec un être totalement différent. Et puis, il y a aussi quelque chose d’immuable dans cet album, c’est le ciel.
 
© Casterman 2018 - Énard & Abirached
Mais il y a également beaucoup d’autres choses, la guerre, le déracinement, les opposés qui… se rencontrent.
Z.A. : Absolument, très vite nous nous sommes dit qu’il fallait arrêter de parler au pluriel de ces réfugiés, d’en faire une masse compacte et impersonnelle, alors que ce sont des personnes qui ont leur propre histoire, des vécus distincts, des langues différentes, des origines socio-culturelles particulières. Il nous fallait parvenir à atteindre l’intimité de l’une d’entre-elles, d’où cette histoire d’amour. La question était aussi de savoir comment est-il possible d’aimer dans exil. Lorsque nous parlons de réfugiés, nous pensons aux papiers et aux tracas administratifs, mais sait-on ce que cela fait dans l’intimité d’être un réfugié.
 
Certes, mais Neyla est une réfugiée un peu particulière. Est-elle représentative ?
Z.A. : Même si Neyla est une universitaire, elle est universelle. Elle est astronome, mais elle est originaire d’Alep. Elle pourrait être en réalité toutes ces femmes syriennes. Alors pourquoi une scientifique ? Pour nous, c’était intéressant de voir, d’imaginer une femme qui a étudié les astres être en prise directe avec les légendes que les hommes projettent sur le firmament car le ciel est rempli d’histoires, ne serait-ce qu’au travers des constellations qui ont servi aux premiers hommes à naviguer. Nous nous sommes dit que ce serait bien que cette femme ait un rapport avec le ciel et les étoiles et qu’elle rencontre un architecte un homme qui est dans la terre, la construction.
 
Mais qui élève les immeubles jusqu’au cieux. Toujours ce ciel !
Z.A. : Très vite j’ai senti que le ciel avait un rôle primordial à jouer notamment au travers des constatations d’Orion et du Scorpion qui sont chacune d’un côté du ciel. C’est une métaphore qui nous permet d’être pudiques. C’est quelque chose à laquelle j’attache beaucoup d’importance lorsque j’évoque des évènements dramatiques. Nous avons ouvert l’intimité de Neyla au lecteur à travers de ses silences, de ses cauchemars, de ses conversations avec sa copine voilée … Mais, nous voulions demeurer pudiques sur les atrocités qu’elle a subi avant son exil. C’est triste et c’est difficile l’exil.

Mais doit-elle pour autant s’interdire d’être à nouveau heureuse ?
Z.A. : Je la comprends très bien, même si je n’ai pas vécu cette situation. Je ne suis pas une refugiée mais j’ai vécu un exil lorsque je suis arrivée en France en 2004. C’était une situation choisie car je suis partie de mon propre gré de mon pays pour chercher un éditeur. Je ne fuyais pas une guerre, la guerre au Liban était déjà terminée. J’avais 23 ans, mais malgré tout, je pense que lorsque vous partez de chez vous, quelle qu’en soit la raison, vous culpabilisez beaucoup. Vous portez un sentiment de trahison et - sans faire de la psychologie facile - je pense que c’est pour cette raison qu’elle est hantée par ces images jusque dans ses rêves et qu’elle est incapable d’être heureuse, du moins pour l’instant… Mais peut-être qu’à la trois-cent-quarante et unième planches - qui n’existe pas – elle rejoint finalement Karsten. La fin reste ouverte, notamment avec les bouddhas qui se reconstituent dans le ciel.

Les bouddhas reviennent de manière récurrente. Ils sont si importants pour vous?
Z.A. : Nous avons voulu que la partie orientale de l’histoire se déroule à Bâmiyân pour que ceux qui n’ont pas connu les bouddhas voient- à travers des niches vides – l’extraordinaire trace de leur présence passée. L’album parle aussi de la trace et nous nous en sommes rendus compte plus tard. La trace des choses disparues, d’une vie, d’une langue, d’un amour mais qui continuent de vous marquer ou de vous hanter. Mais ceci est ténu… puisque beaucoup de choses sont racontées en creux

Ce livre, auriez-vous pu l’écrire… et le dessiner, seule ?
Z.A.. : De cette manière-là, certainement pas. C’est un livre conçu à deux et je ne sais plus qui a fait quoi !
 
© Casterman 2018 - Énard & Abirached
Alors, justement comment s’organisait votre travail avec Mathias Énard ?Z.A.. : Très concrètement Mathias a écrit la partie afghane et je m’en suis très vite emparé car graphiquement, je désirais savoir où cela m’emmènerait. Et en parallèle du temps de dessin qui est plus long que le temps de l’écriture, nous avons élaboré ensemble la partie berlinoise : c’est-à-dire qui est Neyla, d’où elle vient, où va-t-elle, comment rencontre-t-elle Karsten ? D’ailleurs Karsten c’est qui, que fait-il , a-t-il des copains… ? Dans le même temps, j’ai commencé à me dire qu’il y avait surement des motifs graphiques que je pouvais ramener d’Afghanistan à Berlin, afin de construire un jeu de miroirs graphiques, d’où l’idée des constellations qui va d’une histoire à l’autre. Mais, beaucoup des liens entre les deux volets de cet album se sont tissés en chemin et avec le recul cela était peut-être un peu « casse-cou » , mais très intéressant à travailler puisque finalement tout était recomposable jusqu’à la dernière minute. Nous avons avancé dans l’histoire de concert, il n’y a pas eu un moment d’écriture et un moment de dessin.
 
Parlons de votre dessin. Du noir, du blanc… pas de gris : un choix technique ou une évidence narrative ?Z.A. : Je me pose la question à chaque fois en fait ! C’est vrai qu’au départ, j’ai commencé à travailler en noir et blanc parce que je voulais dire un maximum de choses avec un minimum d’éléments… L ‘économie de moyen m’intéressait beaucoup pour parler de la guerre. Je voulais également explorer le côté sensoriel du noir et du blanc, ses pleins, ses vides … la lumière.

Pour vous cette dualité est sensorielle ?
Z.A. : Oui ! Pas que, bien sûre. Et puis, il me semblait que je n’avais pas besoin de la couleur, quelle n’était pas indispensable…

Et les gris ?
Z.A. : Je me suis également posé la question. Prendre refuge est le livre des premières fois. C’est une première collaboration, pour Mathias c’est sa première bande dessinée et je me suis dit « tient pourquoi je ne ferais pas du gris » [rire]. Puis, je me suis rendu compte que c’était LE livre à faire en noir et blanc car il y a cette atmosphère très… contemplative, spirituelle même sur la partie afghane. Pour la partie berlinoise, le noir et blanc est très rythmique. Il y a par exemple cette scène où les personnages sont presque désincarnés, ce sont des silhouettes toutes en contraste et ces bruits de pas... 
 
Une petite parenthèse à propos du bruit, pourquoi tant d’onomatopées ?Z.A. : Depuis que je fais de la bande dessinée, le son est important pour moi. Là, j’ai essayé de me freiner un peu [rire], mais cela me permet de faire des transitions un peu comme au cinéma… Le lecteur entend le son avant de voir l’image… le son amène l’image. Le son permet ainsi des changements rapides. c’est un moyen d’articuler différentes séquences, différentes atmosphères, et de les coudre ensemble ! Le son m’aide pour cela. 
 
© Casterman 2018 - Énard & Abirached
Des lignes, des blancs, des noirs, des pleins, des déliés… notamment sur cette scène du poème.Z.A. : Sur cette scène qui est en réalité une scène d’amour, le texte est une métaphore. Les pleins et les déliés de la calligraphie arabe transmettent une toute la sensualité de la langue, mais aussi de ce qui se joue entre les personnages. Pour moi, c’est important de donner à voir à défaut d’entendre les mots. L’arabe est la langue natale de Neyla, utilise le poème pour expliquer à son amant comment s’aimer dans sa langue. Je souhaitais que le lecteur ait accès à cela sans comprendre ni parler l’arabe.
 
Dernière question avant de nous quitter ! Lorsque vous attaquez une planche, avez-vous un rituel, une manie ?Z.A. : Non je n’ai pas à proprement parler de rituel. Cependant, lorsque je dessine, j’écoute beaucoup la Radio surtout France Culture, la musique me perturbe plus. Ce fond sonore me permet aussi de vagabonder car le dessin demande une grande concentration même s’il vous entraîne ailleurs. À vrai dire, je n’écoute pas vraiment ce qui se dit mais dès fois j’entends quelque chose qui m’accroche et alors j’y associe ce que je suis en train de dessiner, vous voyez comme quoi le son est important pour moi [rire]. Cela étant, j’écoute aussi un peu de musique, d’ailleurs il y a un passage avec des paroles de Léonard Cohen ! Devinez où… ?
 
 
 Interview réalisé lors de Quai des Bulles 2018 à Saint-Malo. 


mardi 20 novembre 2018

VIEUX FOURNEAUX (LES)

5. Bons pour l'asile
 
© Dargaud 2018 - Lupano & Cauuet
Les vieux fourneaux reviennent sur le devant de la scène après avoir joué les stars sous les feux des projecteurs.

Retour doux amer pour cette génération qui passa son printemps 68 à battre le pavé en espérant en faire une plage au soleil et qui, de dépit, créa les fonds de pension. Avec Bons pour l’asile, Wilfrid Lupano manie davantage le registre de la tendresse que celui de l’humour brut tout en abordant comme à son accoutumée des sujets autant de fond que d’actualité. Ainsi est-il question de la situation des réfugiés qui, quelles que soient les latitudes, relève de la même fin de non-recevoir ou de la volonté à renouer le fil de relations (grand) parentales distendues. Mais que les amateurs de plaisanteries se rassurent, l’improbable comme l’excès ne sont jamais très loin et donnent lieu à deux ou trois scènes d’anthologie qui ancrent cet album dans la lignée de ses prédécesseurs.

Pour ce qui est de son pré carré, Paul Cauuet opte pour les mêmes recettes et sait faire gentiment vieillir ses personnages en les replaçant dans la généalogie familiale ou en marquant brutalement la finitude de ceux ayant atteint un âge plus que canonique.

Cinquième opus de cette saga d’octogénaires qui après la postérité cinématographique acquise avec plus d’un million d’entrées gravissent les dernières marches du pinacle du 9e Art, du moins de la section humour et troisième âge, forts d'un nombre à peu près équivalent d'albums déjà écoulés et pas que dans les maisons de retraite…

AU-DELÀ DES DECOMBRES

1. Tome 1 
 
© Cambourakis 2018 - Zerocalcare
Le succès est un sacerdoce qui oblige certains à se renier. Peut-être pas par trois fois, mais suffisamment pour se retrouver seul avec leur conscience…

ZeroCalcare est un auteur adulé en Italie et curieusement encore trop discret en France.

Avec Au-delà des décombres, il revient sur la difficulté de conserver son intégrité face aux sollicitations auxquelles il est difficile de résister lorsqu’on ne sait pas dire non. Et puis, il y a les amis de toujours, enfin d’avant, qui faute d’avoir su saisir le dernier ascenseur social sont restés au rez-de-chaussée. Comme concilier l’inconciliable ? Est-il possible de les inviter à la maison puis de les mettre à la porte, le tout sans passer pour un gros réac ? Cruel dilemme qui pourrait paraître quelque peu nombriliste, voire futile, à ceux qui seraient hermétiques au second degré. Cependant, cette manière d'aborder les choses est l’occasion de passer en revue une certaine Italie et d’apprécier le regard sans concession que l'auteur pose sur lui-même comme sur ce et ceux qui l’entourent. Essayant tant bien que mal de trouver un compromis acceptable afin de composer avec le tatou qu’il a été et le panda qu’il voudrait devenir, il livre ses états d’âmes quotidiens sur sa peur de vieillir ou de (se) trahir.

ZeroCalcare n’est pas un scénariste de fiction mais un dessinateur au trait simple et corrosif issu des fanzines underground. La capacité à inventer des histoire lui faisant défaut, il excelle dans l’art de raconter celle des autres en évoquant la sienne et ce avec l’ironie et l’humour nécessaire à un minimum de distanciation.

dimanche 18 novembre 2018

Rencontre avec Justine SAINT-LÔ et Fleur GODART


Parler de vins naturels est un chose, vouloir transmettre leurs techniques de vinification en est une autre. Justine Saint-Lô et Fleur Godart arrivent pourtant à réaliser ce tour de force, le tout en bande dessinée. Mais quand la passion est là, les choses sont tout de suite plus faciles.


Faire la promotion du vin en Bretagne, le pays du cidre et du chouchen, c’est une provocation ?
Justine Saint-Lô : [rires] Mais non, nous en parlions à midi, nous nous disions qu’avec le changement climatique, la Bretagne allait devenir un très beau terroir. Je suis normande et j’affectionne autant la Normandie que la Bretagne et puis nous sommes toute les deux fans de BD depuis longtemps. Personnellement, j’ai envie d’être auteure de BD à proprement parler, Fleur aussi, par l’écrit, mais généralement, nous sommes plutôt dans la section cuisine, mais nous souhaitions faire partie du milieu de la bande dessinée.
Fleur Godart : C’est un super festival et, effectivement, jusqu’à là nous nous retrouvions dans des évènements autour du vin. C’est aussi l’occasion de rencontrer des auteur(e)s BD de plein exercice.
J. S-L. : Et d’avoir des critiques BD, car nous avons plutôt des retours sur le technicité du sujet et beaucoup moins sur la construction du livre en tant qu’album.

© notreavis.canalblog.com - Justine Saint-Lô et Fleur Godart
Le vin est un thème en vogue. Comment vous situez-vous par rapport aux autres productions sur le sujet ?
F. G. : Cette BD est le résultat de notre amitié autour du vin…
J. S-L. : À la base, nous ne sommes pas auteures de bande dessinée. Nous n’avions pas prévu réellement de faire une BD sur le vin. Au début, nous voulions faire un livre illustré sur les astuces que les vignerons de vins naturels utilisent afin de favoriser leur diffusion, car ils passent la majeure partie de leur temps dans les vignes et ont peu de temps d’échanges.
F. G. : les premiers dessins de Justine sont sortis sur des planches A3 et il n’était pas possible de les compresser au format d’un carnet de note. Cela aurait été illisible !
J. S-L. : Nous nous nous sommes alors tournées vers un formalisme type BD. Le premier album était très reportage, presque sans case. Sur ce nouvel album, les choses se structurent un peu plus.
F. G. : Mais le processus de création reste le même. Tous les week-end, nous rencontrions des vignerons dont nous aimions le travail. Nous avons d’abord observé, puis nous les avons questionnés sur leurs manières de faire. Ensuite, nous avons quelque peu dirigé les entretiens sur les points techniques qui nous manquaient pour parler de l’ensemble du processus de vinification.
J. S-L. : Ce sont des morceaux de discours directs, Fleur retranscrit tout. L’entretien dans son intégralité est envoyé au vigneron pour approbation. Puis Fleur taille, transforme cela pour avoir une mise en page cohérente. Ensuite, je bataille pour avoir quelque chose de visuel avec Fleur qui veut toujours remettre de l’information…


Dans le cas présent, quel est le plus de la bande dessinée par rapport aux autres media ?
F.G. : La transmission de l’expérience chez les producteurs de vins naturels est surtout orale. Il y a peu de bouquins qui gardent la mémoire de cet artisanat. Les vignerons qui travaillent en « naturel » représentent à peine 1% et même s’ils font du bruit en termes de communication, il y a peu de littérature technique sur le sujet. Au-delà de ce qui peut se dit en bien, ou en mal, nous voulions faire une synthèse technique sur leur travail. Nous voulions aussi embarquer les lecteurs avec nous dans ces visites hebdomadaires.

Le dessin permettait une telle retranscription ?
J. S-L. : Pour moi ce n’était pas possible sous un autre format. Le dessin est là pour démystifier la technique aux yeux des gens qui ne sont pas du milieu. Le dessin permet d’illustrer, d’imager un propos. Le dessin est alors un outil qui sous forme de croquis permet de rendre compte de cette aventure et de simplifier les informations techniques par quelque chose de graphique, de léger, voire de poétique.
F.G. : D’abord, les dessins de Justine vont rendre digestes des propos parfois profondément abscons. Et puis, il y a un aspect pédagogique. Il y a cette idée que pour rendre les gens plus autonomes dans leurs choix et mieux se positionner dans leur consommation de vin, il fallait un contenu technique fort et solide. Cela va à l’encontre de la production traditionnelle qui prône une solution globale. Nous, nous invitons les gens à redevenir acteurs de leur consommation ou de leur quotidien pour ceux dont c’est le métier. 


Il faut parfois un sacré niveau œnologique pour suivre ce qui est dit...
J. S-L. Il y autant d’informations qu’il y a de non-réponse. Chaque pratique ne vaut que pour un vigneron, un millésime, un contexte, un terroir. En fait, il y a plein de solutions, mais aucune vérité !
F.G. : C’est un ouvrage de réflexion de compréhension sur la manière de faire.


© Marabout 2018 - Godart & Saint-Lô
Le vin est donc meilleur lorsqu’on vous l’explique ?
F.G.
: Oui, mais cela dépend de la sensibilité de chacun. Le vin , c’est un pan de notre héritage culturel. Nous nous sommes dit qu’il y a une génération qui a fait cette révolution technico-œnologique, mais ce n’est que 50 ans au regard des 7.000 ans de l’histoire du vin. Il est important de se reconnecter à une histoire, à un patrimoine culturel propriété de tous. Le vin naturel issu de pratiques paysannes et familiales permet de sortir de l’académique et du traditionnel…

Comme scénariste n’avez-vous pas éprouvé une forme de frustration car la matière première venait des autres ?
F.G. : Je me suis mis au service de gens qui avaient des choses formidables à dire. Mais après deux albums, je me sens légitime pour rédiger plus.

D’autre sujets suivront comme la commercialisation, la dégustation… car le vin est un vaste sujet ?
F. G. : Pour l’instant nous sommes sur un autre sujet. Lors des entretiens nous avons trouvé certaines similitudes dans les manière de faire du vin et d’accoucher ! Plus généralement, les jeunes parents sont transformés en consommateurs d’actes médicaux, ce qui nous a amené à nous intéresser à la manière d’accoucher aujourd’hui.

Justine, dans ce prochain album, conserverez-vous le même style ?
J. S-L. : Je vais changer. Sur Pur jus, j’ai opté pour une technique assez rapide. Encre de chine et aquarelle pour faire du croquis et avoir quelque chose de déstructuré car le propos l’est aussi à certains moments. Sur notre prochain album, nous sommes dans quelque chose de plus rédigé et j’ai donc envie d’explorer d’autres techniques notamment des mélanges gouaches et aquarelles. Ce sujet, c’est aussi beaucoup d’abstraction car je n’ai pas d’enfant et tout ce qui est raconté par les femmes, techniquement, il faut que je le représente autrement que par des gestes que je n’ai pas vécus. Il faut que je travaille l’émotion, le sentiment…

Les gens que vous évoquez sont hors des standard et votre approche graphique l’est aussi. Ce n’est pas un hasard ?
J. S-L. : Oui. De ma formation à Émile Cohl à Lyon, je me souviens avoir détesté faire de la BD car j’étais frustrée de ce système de cases dans lequel je me sentais enfermée. C’est pour cette raison que le premier album est complètement lâché, beaucoup plus que le second où je me suis réconciliée avec cet ordre dans la page. Après, je tente - malgré mes lectures - d’aborder les choses à ma manière, avec mes défauts. Je fais mon petit bout de chemin et j’essaye d’être indulgente avec moi-même, d’évoluer et de me faire plaisir en parlant au mieux des sujets qui m’intéressent.
F. G. : Ce qui reste, c’est ta pratique artisanale du dessin.
J. S-L. : Oui. Pas d’ordinateur car je préfère passer mes journée au café, en terrasse, avec mes aquarelles que devant un écran. Il y a un rapport à la matière dont j’ai besoin. J’aime faire des taches, le fait de ne pas pouvoir faire [Ctrl]+[Z]. J’apprécie ce qui se fait par ordinateur, mais la manière dont j’aime m’exprimer par le dessin ne passe pas par l’ordinateur. Ce sont un vocabulaire et un univers différents. Sur un écran je ne conçois pas ma page de la même façon que si je travaille sur papier. Par exemple pour dessiner de la moisissure sur les parois des caves, j’ai pris un mélange de cyan avec un ocre d’une autre marque. Par hasard, il y a eu une réaction qui a donné une texture particulière qui rend parfaitement compte de la moisissure sur la pierre… chose que je n’aurais pu faire sur un ordinateur.
F. G.
: Ce que j’ai vu des dessins de Justine sur ordinateur est moins… incarné que ce qu’elle réalise à l’encre et à l’aquarelle. Certainement parce que le rapport sensuel était différent. Je la trouvais moins dedans.
J. S-L.: J’ai besoin d’un rapport à la matière pour travailler. 


© Marabout 2018 - Godart & Saint-Lô
Comment avez-vous fait pour sélectionner vos vignerons
F.G. : Cela fait longtemps que je travaille dans le vin. C’est même mon métier que de défendre les vins naturels et la plupart de ces vignerons sont des amis ce qui permet les confidences. Ainsi, au fil des entretiens les gens nous ont confié leurs pratiques sans se soucier de la forme dont nous ferions la retranscription. Cette confiance est importante.

Cela veut dire que les prochains albums seront sur des sujets qui vous touchent ?
F. G. : Forcément. Nous aimons travailler ensemble et parler de sujet qui nous intéresse qui font sens pour nous ! La passion est notre moteur et nous pourrions aborder beaucoup de sujets du moment qu’ils sont racontés par des personnes passionnées, il nous faut quelque chose de vibrionnant, de profond.

Comment a réagi le monde du vin à vos albums ?
F. G. : Plutôt bien dans l’ensemble, car ce sont des paroles de vignerons. Ainsi une vigneronne en lisant le livre a compris que sa méthode de pressurage n’était pas forcément adaptée… l’année prochaine, elle travaillera différemment. Cela fait plaisir de pouvoir transmettre ce savoir. Finalement les gens sont globalement positifs malgré les a priori sur le format, le medium et les certitudes de chacun.

Une dernière question. Justine, avez-vous un rituel avant de commencer une planche ?
J. S-L. : comme Russel Crowe dans Gladiator lorsqu’il touche le sable de l’arène. Personnellement, comme nous sommes souvent prisonniers de notre éducation en matière de dessin, je prends une feuille, je ferme les yeux , je fais un trait et je m’en sers de point de départ.

Avant de nous quitter encore une petite question (piège), vous n’avez jamais bu de mauvais vin ?
F. G. Il y a toujours des ratages ne serait-ce que pour pouvoir faire de belles choses. Paradoxalement, il y aussi une esthétique du défaut qui fait que les vins naturels ne sont pas lisses de perfection, ils ne sont jamais ennuyeux !


Interview réalisé lors de Quai des Bulles 2018 à Saint-Malo. 


jeudi 15 novembre 2018

SASMIRA

4. La petite boîte rouge

En ce monde, toute chose a une fin !

© Glénat 2018 - Vicomte & Bernabé
Tant et tant a déjà été dit et écrit ! Il est donc inutile de revenir sur les péripéties qui émaillèrent les vingt-et-une années qui séparent L’appel de La petite boîite rouge. Aujourd’hui, le lecteur patient peut donc enfin céder au plaisir, maintes fois repoussé, de ranger soigneusement sur quelques étagères l’intégralité des aventures de la belle égyptienne. Ce faisant, la certitude que tout cela aurait pu se conclure bien plus tôt ne manquera pas de lui venir à l’esprit… 

Avec du recul et sans vouloir offenser quiconque, Sasmira relève plus de l’occasion manquée que du chef d’œuvre consacré. L’indicible espoir d’une fin magistrale qui aurait fait écho à un premier opus mythifié, a fait peser sur les épaules d’Anaïs Barnabé une charge dont elle s’est acquittée plus qu’honorablement, tout comme - en son temps - Claude Pelet avait su donner un souffle nouveau à une histoire que beaucoup imaginaient perdue. En fait, le bât blesse sur le scénario. En effet, une fois la dernière planche lue et cet ultime volet refermé, force est de constater que le romanesque, la passion, le mystère, le suspens, la profondeur ou plus prosaïquement l’engouement que tout un chacun se croyait en droit d’espérer… font grandement défaut ! 

Sasmira n’est plus. Ainsi soit-elle !