dimanche 1 octobre 2017

VALERIAN VU PAR ...


© Dargaud 2017 - Lupano & Lauffray
Monsieur Albert a décidé de se faire du Shingouz, juste histoire de passer ses nerfs pendant que Valérian se frotte aux joies du trading quantique et que Laureline voit vendre ses charmes bien malgré elle ! 

Après Manu Larcenet, voici que le duo Lupano & Lauffray s’offre une variation sur un thème cher à Pierre Christin et Jean-Claude Mézières. Mais après un été saturé par Besson et sa Cité des mille planètes, n’est-ce pas trop ? 

En propos liminaire, il convient de préciser que ce Shingouzlooz Inc. doit être lu avec curiosité et non pas avec nostalgie. Cette précaution prise, rien ne s’oppose à apprécier la façon dont Wilfrid Lupano s’empare de l’univers développé par son aîné. Dès lors, deux manières d’appréhender la prestation s'offrent au lecteur : l’une, critique, considère que l’exercice vire aux figures imposées et au plagiat sans réelle saveur ; l’autre se délecte de l’irrévérencieuse densité du récit proposé. Cocktail de références cuisinées aux goûts du jour par un scénariste qui connait assez ses classiques pour surfer sur les polémiques du temps et se permettre de nombreux clins d’œil, souvent humoristiques. De même, avec un trait semi-réaliste qui s’adonne occasionnellement au comique sans surjouer et qui sait parfaitement remplir les grands vides intergalactiques de créatures gigantesques, Matthieu Lauffray rend une copie plus que probante, surtout lorsqu’il s’attaque à la plastique de Laureline. Alors, effectivement, la partition graphique est différente de celle de Jean-Claude Mézières, mais encore heureux puisque la finalité de la chose est de digresser librement et non pas de plagier... 

Fidèle dans l’esprit, mais différent dans la lettre, ce nouvel opus de Valérian par… démontre qu’avec du vieux, il est toujours possible de faire du neuf… à condition de le réaliser, comme ici, avec talent.

samedi 2 septembre 2017

SAGA VALTA


© Le Lombard 2017 -  Dufaux & Aouamri
Il est maintenant temps pour Valgar de faire valoir ses droits sur celle qu’il aime et sur son fils. Mais Thorgerr ne voit pas les choses ainsi, bien décidé à réduire au silence celui qui a déshonoré son lignage… 

Fin du triptyque de Jean Dufaux et Mohamed Aouamri dans une frénésie en rouge et noir. Rouge comme le sang qui coule à flots, noire telle la magie qui obscurcit les esprits. 

Fidèle à l’esprit des sagas nordiques, le scénariste belge ne cherche pas foncièrement à innover et campe dans sa zone de confort en restant dans un registre classique, mais qui fonctionne parfaitement. En auteur avisé, il sait même - sur cet album de conclusion - refermer toutes les portes en se préservant une issue de secours… dès fois que l’envie lui prendrait de revenir un jour ! 

Pour trouver une dimension véritablement épique à cette histoire, il faut se pencher sur les compositions de Mohamed Aouamri et naviguer au gré d’un dessin réaliste et appuyé, foisonnant de détails, de muscles saillants et de poitrines voluptueusement galbées. Sensualité, passion et violence transpirent dans chaque planche dont le découpage judicieusement dosé entre verticalité et horizontalité, sait donner rythme et intensité au fil des évènements. 

Ainsi ce clôture ce qui apparaît désormais comme le premier volet d’une nouvelle saga dont la suite demeure encore en devenir.

CHEVALIER BRAYARD

© Dargaud 2017 - Zidrou & Porcel
Revenant chantant d’Jérusalem ! Lem ! Lem !
En son fief de Porcelle ! Celle ! Celle !
C’est en voyant femme et enfants ! Ents ! Ents !
Que Brayard compris fort tardiv’ment ! Ment ! Ment !
Que la route est sa maison ! Zon ! Zon !
Plus que de raison ! Zon ! Zon !

Après le superbe Les Folies Bergère et l’intéressant Bouffon, voici que le duo Zidrou / Porcel récidive avec Chevalier Brayard.
Cette fois encore, il est question de Moyen-Âge, de Croisades plus particulièrement et, à son habitude, Zidrou en profite pour délivrer une petite leçon de vie. Toutefois, il manque quelque chose d’essentiel à cet album… une âme. Le choix d’un trio iconoclaste autant qu’improbable, de nombreuses allusions relevant de la private joke, quelques échanges aussi tranchants que savoureux (voire anachroniques) ne suffisent cependant pas à faire de cette petite histoire… une belle histoire. Certes, le scénariste belge concocte un récit à sa manière et un dénouement à l’avenant, mais il ne peut être question ici de Monty Python comme annoncé. Accumulant les figures de style à la recherche d’effets tragico-comiques, cette troisième collaboration belgo-ibérique marque le pas sur les précédentes, mais reste toutefois de bonne facture avec un Francis Porcel qui se fend d’une belle brochette de protagonistes aux faciès empreints d’un crétinisme plus vrai que nature.

lundi 24 juillet 2017

BIANCA (red 2017)

© Delcourt 2016 - Crepax
Après Anita en juin 2016, les éditions Delcourt enrichissent leur collection Erotix de la réédition (partielle) de Bianca. 

Bianca est une jeune femme qui laisse libre cours à son imagination et cède – inconsciemment ou non - aux fantasmes de son créateur. Parues à l’aube des années 70 et largement influencées par le vent printanier de liberté qui souffla à pareille époque, les aventures de cette égérie aux courbes altières pourraient aujourd’hui susciter interrogations, voire incompréhension. En effet, que reste-t-il de ces noirs et blancs aux relents de soufre, de ces dessins finement ciselés où plaisir et souffrance s’entrelacent dans une libidinale complexité ? La pudibonderie ambiante pourrait-elle avoir raison d’œuvres qui exaltent les vertus de la perversion. Car sachons-le, Guido Crepax ne cache rien, mais – heureusement - ne montre pas tout. Ses planches chargées d’une overdose de sexualité sadomasochiste gardent toujours leur part de mystère. Qui mène la danse ? Les dominants ou la dominée ? L’esclave de ses névroses n’est-elle pas, en fait, la maîtresse d’un bal des sens ou chaque page la transporte de désirs en plaisirs ? Sophistiqué jusque dans ses références littéraires, Bianca fait preuve d’un graphisme d’une rare élégance lorsqu’il est question de formes callipyges, mais sait aussi faire ressortir la psychologie des faire-valoir qui l’accompagnent. Riche à la limite de la profusion tout en restant dans l’épure, le trait de l’auteur milanais demeure une référence qui transcende les genres, les styles et qui sait les époques. 

Que ce soit au travers des rêveries érotiques de ses propres héroïnes ou de celles des autres, Guido Crepax nous a transmis une certaine vision de l’esthétique féminine et des délices de la transgression… À chacun d’apprécier l’apparente anarchie de cette intégrale et de savoir bien différencier le rêve de la réalité.

LES SOEURS FOX

1 : Esprits, êtes-vous là ?
 
© Bamboo Édition 2017 - Charlot & Charlet
Des craquements dans une vieille maison en bois quoi de plus banal ? Mais lorsque ces derniers prennent des allures de conversation, les choses apparaissent sous un jour nouveau...
 
En ce soir de mars 1848 dans les environs de New York, Maggie et Kate Fox en s’adressant à Monsieur « pieds fourchus » ne savent pas encore qu’elles viennent de donner naissance au spiritisme. Celui-ci deviendra rapidement un véritable phénomène de société ; à tel point que Victor Hugo s’adonnait, dit-on, à cet exercice avec un au-delà qui s’exprimait à lui en vers.
 
Reprenant la genèse des manifestations spirites, Philippe Charlot reste historiquement fidèle au déroulement des événements, sans véritablement explorer la psyché des divers protagonistes et quand il le fait, ce n’est qu’au travers d’un sentiment de culpabilité infantile qui demeure dans le registre de l’affabilité convenue et ne développe nullement le jeu de perversités et de vanités plus adultes. 
 
Graphiquement, Grégory Charlet donne à cet album une candeur à l’unisson du propos de son scénariste. Ses encrages, la délicieuse expressivité et le teint de porcelaine de ses personnages féminins, détonnent avec un récit qui fait pourtant resurgir les morts au milieu des vivants. Parallèlement, les plus observateurs regretteront certainement l’absence de décors de nombreuses cases en demi-plan alors que d’autres font l’objet d’un travail soigné. 
 
Esprits, êtes-vous là ? pourrait susciter plus d’intérêt une fois refermé. Pour l’instant, nul ne sait vraiment le parti pris, sauf s’il est fait exception de quelques éléments disséminés déci-delà au fil des planches et qui devraient - espérons-le - prendre sens dans le second volet du diptyque.

LA TRISTESSE DE L'ELEPHANT

© Les Enfants Rouges 2016 - Antona & Jacqmin
Elle est douce, rieuse et gracile et sa famille est celle du cirque. Il est lourd, emprunté et orphelin. Toutefois, les hasards de la vie les uniront … mais durant un temps seulement.

Clara et Louis sont différents, mais ils s’aiment tout simplement. Simplicité ! S’il fallait résumer en un mot cette histoire, c’est celui-ci qu’il conviendrait de retenir. En soixante-douze planches Nicolas Antonin retrace la vie de ses deux héros, de leur première rencontre à leur retrouvaille finale. Judicieusement équilibrés dans leurs ellipses, d’une naïveté touchante même dans leurs instants les plus dramatiques, les destins entremêlés de Clara et Louis permettent à Nina Jacqmin de livrer une partition tout au crayon nimbée d’une belle mélancolie. Si les rires de Clara éclairent les premières pages, il n’en sera pas de même par la suite. Mais là où certains seraient tombés dans le dramatique larmoyant, Nicolas Antona opte pour un registre plus intime et personnel à l’image de Louis qui pense que le bonheur qu’il a eu était déjà de trop !

Maintes fois récompensé, La tristesse de l’éléphant est un album attentionné qui sait prendre soin de ses personnages et offrir à ses lecteurs un scénario et un dessin tout en retenue et en délicatesse.

LE RAPPORT DE BRODECK

1/2 : L'autre


© Dargaud 2015 -  Larcenet
Au retour des camps, Brodeck pensait pouvoir oublier l’incurie de la guerre. Mais la nature de l’Homme est telle que, même dans ce coin perdu au milieu de nul part, l’obscurantisme, la suspicion et la bêtise font leur œuvre.

Ayant une vision plutôt récréative de la bande dessinée, Manuel Larcenet est de ces (rares) auteurs que j’avais jusqu’à présent évité. Mais les années comme les lectures aidant, il était temps de s’attaquer à l’un des « poids-lourds » du 9e art hexagonal.

Graphiquement, ce diptyque est une claque. Passant - sans transition - d’un naturalisme ultraréaliste à un surréalisme métaphorique, l’auteur de Blast gère son noir et blanc avec une évidence déconcertante. Maître dans la transcription des états d’âmes, surtout les plus noires, certains passages sont de véritables démonstrations à l’image de ce huis-clos avec le curé du village dont la pertinence graphique et la justesse psychologique laissent pantois. Manuel Larcenet possède (du moins sur ce récit) un indéniable don pour faire ressortir la vilenie de ses personnages… Oppressant et poignant par la densité de son dessin et la précision d’un trait sans concession, « Le rapport de Brodeck » s’avère être bien plus qu’un simple album de bande-dessinée.

Dans ce pays de neige où le noir donne son relief aux objets et sa matérialité à la nature humaine, les innocents font de parfaits coupables.